par Jérôme Doutriaux et Margaret Barker, Université d'Ottawa et Meg Barker Consulting. En vertu d'un contrat passé avec Industrie Canada dans le cadre de l'examen des sciences et de la technologie, august 1995
Cette étude contribue à mettre à jour et à améliorer notre compréhension des rapports université-industrie (U-I) au Canada. Elle débute par un examen des travaux publiés sur la question à la fin des années 80 en corroborant certaines des premières conclusions, peut-être intuitives, de ces travaux par les constatations issues des études récentes et de certaines enquêtes. Ayant bénéficié récemment d'une bourse de recherche, les auteurs de la présente étude ont pu examiner attentivement les stratégies régionales en matière de transferts de technologie. Dans ce rapport, ils insistent sur le fait qu'une gamme d'organisations - et non uniquement les universités et l'industrie — ont un rôle important à jouer dans les transferts de technologie et le développement économique local, en soulignant l'importance de la diversité des sources de financement et des stratégies et leur complémentarité souhaitable.
Les indicateurs habituels révèlent la qualité élevée de l'effort de recherche des universités canadiennes et le fait qu'il jouit d'une réputation internationale enviable. Les universités canadiennes sont à l'origine de la plus grande partie des travaux de recherche et de développement (R-D) effectués au Canada — où le niveau de dépenses de R-D par habitant est l'un des plus élevés de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) — ce qui veut dire que la recherche universitaire et son transfert efficient à l'industrie revêtent une importance toute particulière. Pour le Canada, le défi se situe à ce niveau : la propension des entreprises canadiennes à repérer, adapter et assimiler des idées et des technologies nouvelles est généralement faible. Cela réduit les probabilités d'innovation et de croissance. Afin d'évaluer si un resserrement des liens université-industrie au Canada permettrait d'améliorer la tendance des entreprises à innover, nous avons besoin de renseignements supplémentaires au sujet de l'impact socio-économique du secteur universitaire sur l'économie.
L'impact socio-économique du secteur de l'enseignement supérieur sur l'économie englobe les trois aspects suivants :
Pour analyser l'impact socio-économique d'une activité, les économistes doivent dissocier les variables, et les travaux les plus connus sont ceux qui s'intéressent à l'incidence de la création de connaissances en milieu universitaire sur un échantillon d'entreprises. Les recherches de cette nature effectuées aux États-Unis indiquent que l'activité universitaire et les liens entre l'université et l'industrie en matière de R-D ont des taux de rendement élevés pour la société. Les estimations atteignent jusqu'à 40 pour cent, bien que les différents secteurs industriels fassent appel à la recherche universitaire à des degrés divers, ceux dont le coefficient d'intensité de R-D est le plus élevé développant des liens plus étroits. Les analyses font ressortir une probabilité accrue d'innovation, de rentabilité et de croissance parmi les entreprises qui nouent des liens avec les universités mais, pour être en mesure de repérer et d'assimiler les connaissances, les compétences et la technologie utiles, ces entreprises doivent déjà posséder des compétences techniques internes.
Notre compilation des statistiques sur le parrainage industriel de la R-D universitaire au Canada fait ressortir une tendance à la hausse, ce qui concorde avec les résultats obtenus pour les États-Unis, même si les données canadiennes doivent être interprétées avec beaucoup de prudence parce qu'elles ne sont pas suffisamment uniformisées ni assujetties à un contrôle rigoureux de la qualité. Le parrainage industriel de la R-D universitaire au Canada a été estimé à 4,0 pour cent en 1980, augmentant à 7,5 pour cent en 1992. Ce taux a fait un bond pour atteindre une valeur estimative de 11 pour cent en 1993 par suite de l'injection de capitaux dans la R-D pharmaceutique au lendemain des modifications apportées à la Loi sur les brevets (Projet de loi C-91) en vue de supprimer les licences obligatoires et de prolonger la protection accordée dans le cadre des brevets aux entreprise s pharmaceutiques établies au Canada. Aux États-Unis, le parrainage industriel de la recherche universitaire représentait moins de 4,0 pour cent de l'ensemble des fonds en 1980, ce chiffre augmentant pour atteindre un peu plus de 7,0 pour cent en 1993. Ces résultats indiquent une tendance croissante des entreprises à faire appel aux universités pour combler leurs besoins de recherche. Sur la base des enquêtes effectuées par des organisations canadiennes, nous en concluons que cela est principalement attribuable aux activités des grandes entreprises à coefficient élevé de R-D au Canada. Pour la plupart, les entreprises canadiennes de petite et moyenne taille (PME) ne profitent pas de la technologie et des idées émanant des universités. Il est donc important de découvrir comment nous pourrions améliorer cet état de choses. À cette fin, nous avons fait un examen de la documentation consacrée au rôle joué par la collaboration U-I dans la croissance économique régionale.
Les études consacrées aux régions de haute technologie à forte croissance ont montré que même si les universités ne sont pas un facteur causal direct, elles jouent effectivement un rôle de catalyseur dans le développement économique régional. Le succès de la croissance régionale fondée sur l'innovation repose sur un certain nombre de conditions qui facilitent les communications et la collaboration entre le secteur universitaire et l'industrie et entre les entreprises elles-mêmes, notamment :
Malheureusement, il semble n'y avoir que peu d'analyses récentes des répercussions des organismes régionaux au Canada sur l'interaction université-industrie et le développement économique local. Les études mentionnées dans le présent document portent sur la région d'Ottawa-Carleton et celle de Waterloo-Kitchener-Guelph-Cambridge en Ontario.
Les gouvernements des pays de l'OCDE ont adopté différents modèles de programmes de soutien de la collaboration U-I depuis les années 60, mais ces initiatives ont attiré davantage l'attention au cours de la dernière décennie. Au Canada, le gouvernement fédéral et les provinces ont élaboré un certain nombre de programmes visant à promouvoir les rapports U-I en sciences et en technologie. Les organismes canadiens concernés ont mis au point certains programmes innovateurs dans ce domaine, en réponse à l'évolution des circonstances et des demandes. Pour la plupart, les programmes de financement de contrepartie conçus dans les années 70 et 80 ont eu tendance à répondre aux besoins des grandes sociétés qui faisaient appel aux universités pour l'exécution de la recherche fondamentale et pré-concurrentielle. Les nouveaux programmes adoptés par les organismes fédéraux et provinciaux semblent viser à mieux répondre aux besoins des PME de haute technologie, même si l'accent mis sur les collèges dans certaines régions ainsi qu'une initiative nationale de diffusion de la technologie (le Réseau canadien de technologie) et le développement de nouveaux instruments électroniques traduisent une stratégie de plus grande portée. Le défi consiste toujours à rejoindre les PME des secteurs traditionnels. En Colombie-Britannique, au Québec et en Ontario, on s'est attaqué en partie à ce problème en accordant une attention particulière à la diffusion et au transfert de la technologie des collèges et des instituts de technologie, notamment par la participation des étudiants à des projets industriels et par des initiatives de formation et de perfectionnement dans le cadre de contrats de technologie. La mise en place de réseaux, notamment électroniques, assure une certaine coordination de ces efforts provinciaux.
Aux États-Unis, des fonds fédéraux ont permis d'appuyer efficacement la collaboration U-I, selon les études récentes faites sur la question. Même si le soutien de la R-D universitaire par l'industrie n'atteint au total qu'un peu plus de 7 pour cent, le soutien industriel des centres de recherche U-I atteint, à lui seul, près de 31 pour cent. Environ 15 pour cent du personnel de recherche universitaire (professeurs et autres scientifiques au niveau du doctorat) travaillent dans ces centres. Aucune analyse semblable n'existe pour le Canada et nous recommandons que des travaux soit entrepris dans ce domaine.
Dans d'autres pays, divers programmes ont été mis en oeuvre pour appuyer la collaboration U-I. Dans certains cas, l'accent semble mis sur la formation, accompagnée d'une supervision conjointe des étudiants diplômés et leur intégration éventuelle en milieu industriel. Ailleurs, les centres de recherche U-I et la formation intégrée occupent une place importante, les collèges se voyant confier un rôle de premier plan dans le développement économique local et la diffusion de la technologie auprès des PME. Dans de nombreux pays, des réseaux nationaux de diffusion de la technologie par des moyens électroniques bénéficient de mesures de soutien et l'on capitalise sur la technologie de l'information pour tenter de renforcer le système national d'innovation.
Un examen de la documentation sur l'interface U-I dans la perspective des acteurs et des organismes, enrichi de preuves anecdotiques recueillies lors d'une enquête restreinte, permet de donner un peu plus de substance à notre analyse antérieure de la question du développement économique régional. Cette interface est étudiée sous trois rapports : les liens au niveau de l'enseignement et de la formation, les rapports en matière de recherche et les organisations concernées par la collaboration U-I. On observe diverses formes de liens dans le domaine de l'enseignement et de la formation, et des données circonstancielles révèlent que les deux parties engagées dans cette relation tirent profit de ces mécanismes; toutefois, nous ne disposons pas de statistiques robustes pour étayer cette hypothèse.
De même, les données sur les liens dans le domaine de la recherche – dont il existe de nombreux types – sont insuffisantes et peu fiables mais elles révèlent néanmoins certaines tendances générales. Les mesures employées comprennent l'étendue du parrainage industriel des activités de recherche et de développement en milieu universitaire, les inventions divulguées, les brevets octroyés, les licences en exploitation, les ententes dans le domaine des sciences biologiques, les redevances perçues et les entreprises nées des efforts de recherche. Les données font ressortir d'importantes différences entre les universités canadiennes, dont certaines obtiennent des succès notables en négociant des accords de licence et en engendrant des retombées. Certaines de ces différences, par exemple dans les recettes tirées des redevances et le nombre d'entreprises cr& eacute;ées, peuvent en partie s'expliquer par l'âge et l'orientation du bureau de commercialisation de la recherche d'une université, par sa culture ainsi que par la personnalité des gens qui dirigent les activités de collaboration U-I. D'autres différences, sur le plan du financement industriel de la recherche universitaire par exemple, peuvent s'expliquer au moins en partie par des variations interprovinciales.
Plusieurs organisations sont concernées par la collaboration U-I au niveau local, dont les bureaux de liaison avec l'industrie (BLI) des universités, des collèges et des instituts de technologie, les entreprises elles-mêmes et un sous-ensemble de celles-ci, en l'occurrence les entreprises nées des travaux de recherche universitaires, ainsi que les organismes de développement régional, les parcs de recherche et les consortiums industriels ou universitaires.
Contrairement à la situation que l'on observait il y a une décennie, la plupart des universités canadiennes disposent maintenant d'un bureau ou d'une organisation de transfert de technologie ou de liaison avec l'industrie. Très peu de BLI universitaires s'autofinancent, même si les redevances sont en voie de devenir une source importante de recettes pour certaines universités. Une règle approximative est que ces bureaux peuvent s'attendre à s'autofinancer au bout d'une dizaine d'années. Les grandes universités américaines tirent des rendements importants des redevances perçues sur les inventions. Il y a des raisons de penser que de nombreux BLI canadiens pourraient obtenir le même succès s'ils bénéficiaient d'un soutien adéquat. De fait, dans les cas où des ressources et un personnel professionnel suffisants ont été affectés à la fonction de transfert de la technologie universitaire, il s'en est suivi un niveau d'activité important. Les interviews menées auprès des participants à l'enquête laissent penser qu'un financement insuffisant gêne les activités de ces organismes et qu'un plus grand soutien devrait provenir des budgets de développement économique et de création d'emploi, plutôt que des crédits affectés à l'éducation.
Les entreprises concernées par l'interface U-I peuvent être réparties en quatre groupes — les grandes entreprises des secteurs de haute technologie, celles des secteurs traditionnels, les petites entreprises de haute technologie et celles évoluant dans les secteurs traditionnels. Au cours de l'enquête restreinte menée dans le cadre de la présente étude, des représentants de grandes entreprises et de BLI universitaires ont souligné l'importance de promouvoir l'excellence de la recherche fondamentale dans les universités canadiennes.
Les ouvrages publiés au Canada laissent penser que les entreprises issues des travaux de recherche sont créées en raison d'un manque de capacité réceptrice dans les entreprises locales, en dépit des enjeux financiers plus importants que suppose l'octroi de licences. Les universitaires qui lancent des sociétés n'ont pas toujours la disponibilité, les compétences ou la motivation requises pour gérer des entreprises. Ils doivent lutter contre les normes traditionnelles et les obstacles qui se dressent en milieu universitaire sur la question des choix de carrière, alors que l'on valorise les chercheurs davantage pour leurs publications que pour leurs activités innovatrices ou entrepreneuriales. Malgré les probabilités, une analyse récente des sociétés issues de travaux de recherche au Canada révèle qu'il pourrait y avoir jusqu'à 300 entreprises de ce genre et qu'elles auraient fait une contribution importante à l'activité économique et à la création d'emploi. Des travaux complémentaires indiquent que celles parmi ces entreprises qui ont les taux de croissance initiale les plus élevés proviennent des facultés fortement axées sur la recherche et tournées vers l'extérieur, en participant par exemple à des programmes de coopération, à des réseaux de recherche et à des modalités de collaboration avec des organismes de développement régional, en plus d'appartenir à des universités qui possèdent un BLI bien établi.
Nous tirons de cette étude plusieurs conclusions :
Une constatation qui ressort de cette étude préliminaire est que la question des liens U-I ne semble pas susciter beaucoup d'intérêt dans les milieux de la recherche au Canada, en dépit de l'importance qu'elle semble avoir. Pour combler ce manque de connaissances, nous recommandons que les aspects suivants fassent l'objet de recherches supplémentaires :