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No 18 : Les disparités régionales au Canada : diagnostic, tendances et leçons pour la politique économique

par Serge Coulombe, Département de science économique, Université d'Ottawa, novembre 1997


Résumé

Les études régionales occupent une place de choix dans la recherche économique depuis le début des années 90. Ce regain de popularité est lié, pour une part, au retour en force de la théorie de la croissance, qui s'impose de plus en plus comme l'instrument privilégié pour l'évaluation des politiques économiques et bouleverse la distinction traditionnelle entre les cadres d'analyse macro et microéconomique. Mais la faveur que connaissent aujourd'hui les études régionales tient également au fait que bon nombre des problèmes de croissance en cette fin de siècle ont une incidence régionale, comme en témoignent l'éclatement du bloc communiste en Europe orientale, la réunification de l'Allemagne, l'intégration européenne et l'émergence des blocs commerciaux.

Depuis les études de Barro et Sala-i-Martin (1991, 1992, et 1995) et Mankiw, Romer et Weil (1992), la question de la convergence — c'est-à-dire du rattrapage des économies pauvres par rapport aux économies riches, que ce soit à l'échelle régionale ou à l'échelle internationale — retient beaucoup l'attention des chercheurs. D'importants progrès ont été réalisés en ce qui concerne la modélisation dynamique dans le cadre du modèle néoclassique et des modèles de croissance endogène. Les analyses récentes mettent en effet l'accent sur des éléments tels que la dynamique d'ajustement du capital physique et humain, les migrations, l'intégration économique et politique, la stabilité et l'efficacité des institutions publiques, les politiques économiques et la diffusion de la technologie. Au Canada, plusieurs études empiriques — Helliwell et Chung (1991), Helliwell (1994), Lefebvre (1994), Coulombe et Lee (1993, 1995 et 1996) et Lee et Coulombe (1995) — ont permis de dégager une représentation stylisée de la réalité qui montre que les disparités régionales en matière de revenu et de production par habitant, ainsi que de productivité de la main-d'oeuvre, ont eu tendance à diminuer depuis la Deuxième Guerre mondiale. Ce mouvement de convergence s'est cependant ralenti depuis la fin des années 70, phénomène qui, du reste, s'observe dans tous les pays industrialisés (Sala-i-Martin 1995).

Comme nous le montrerons plus loin, les disparités régionales de production et de revenu par habitant étaient, en 1950, beaucoup plus élevées au Canada que dans les 12 États américains situés le long de la frontière canadienne. Aux fins de la présente étude, ces États américains limitrophes (les ÉAL) — c'est-à-dire le Washington, l'Idaho, le Montana, le Dakota du Nord, le Minnesota, le Michigan, l'Ohio, la Pennsylvanie, l'État de New York, le Vermont, le New Hampshire et le Maine — servent d'ensemble témoin aux fins de comparaison car ils offrent une grande similitude avec les régions adjacentes du Canada en matière de géographie économique. (Le Yukon, les Territoires du Nord-Ouest et l'Alaska sont exclus de l'étude.) En 1950, l'indice de dispersion relative du revenu personnel par habitant afférent aux régions canadiennes é tait presque trois plus élevé que celui qu'on pouvait alors observer, et qu'on peut toujours observer au-jourd'hui, pour les ÉAL. Cet écart s'est rétréci depuis, car la convergence observée au nord du 49e parallèle au cours de l'après-guerre a eu pour effet de rapprocher les niveaux de disparité de revenu par habitant des deux côtés de la frontière. Cependant, on trouve toujours des écarts importants entre les différentes régions du Canada en ce qui concerne la production par habitant. Faisant appel à un indice relatif des écarts de production par habitant pour les données régionales les plus récentes, nous montrerons que les disparités régionales au Canada sont aujourd'hui à peu près deux fois plus importantes que dans les États américains frontaliers. Une partie de la convergence du revenu par habitant parmi les régions canadiennes peut donc être attribuée à la redistribution interrégionale opérée par le truchement du « fédéralisme fiscal » et du régime fiscal.

La persistance d'importantes disparités régionales suscite des problèmes majeurs pour la gestion de la politique économique dans une fédération comme le Canada, où le gouvernement central anime depuis toujours des politiques de développement régional et où il a, depuis la Deuxième Guerre mondiale, mis sur pied un imposant appareil de redistribution interrégionale. Encore récemment, soit en 1987, Ottawa mettait sur pied des organismes de planification et de promotion du développement économique régional dans les provinces de l'Atlantique (Agence de promotion économique du Canada atlantique), dans le Nord de l'Ontario (FedNor), dans les provinces de l'Ouest (Diversification de l'économie de l'Ouest) et au Québec (Bureau fédéral de développement régional — Québec) en 1991. L'aptitude à soutenir ces programmes et ces politiques est directement liée au phénomène de la persistance des disparités économiques régionales. Cette question est tout particulièrement pertinente dans un contexte où l'État fait face à des contraintes financières grandissantes.

La présente étude a pour but de poser un diagnostic sur l'évolution des disparités régionales au Canada à partir d'une analyse empirique qui s'inscrit dans la nouvelle vague des études consacrées à la convergence et à la croissance économique. L'apport empirique de l'étude se fera en deux étapes. Dans un premier temps, on procédera à une analyse comparative de l'évolution des disparités régionales de production par habitant au Canada et dans les ÉAL. Après avoir dégagé certains faits stylisés, on répartira ensuite en trois composantes — soit la dispersion de la productivité, la dispersion du taux d'emploi (par taux de chômage interposé) et la dispersion du taux d'activité — l'évolution de l'écart entre le Canada et les ÉAL en ce qui concerne la dispersion de la production par habitant. Cette décomposition sera révélatrice dans la mesure où l'ajustement néoclassique basé sur la loi des rendements décroissants et l'accumulation (et la mobilité) du capital physique et humain entraîne une convergence de la productivité des facteurs. Les deux autres déterminants de la dispersion de la production par habitant, soit la dispersion du taux de chômage et celle du taux d'activité, sont liés au fonctionnement du marché du travail et aux décisions des ménages en ce qui concerne l'arbitrage travail/loisir.

Dans la seconde étape de l'analyse empirique, on fait appel à une méthode d'es-timation de la convergence ß qui repose sur un procédé de type panel mis au point récemment par Coulombe et Day (1996) pour évaluer la vitesse de convergence de la productivité et d'autres indicateurs économiques entre les régions du Canada. Cette méthode s'inspire de celle utilisée par Coulombe et Lee (1993, 1995) et Lee et Coulombe (1995) dans leurs études sur la convergence régionale. Comparativement à l'approche conventionnelle, qui se fonde sur des estimations en coupe transversale (voir Barro et Sala-i-Martin, par exemple), la méthode proposée ici permet de mieux utiliser l'ensemble des données relatives aux profils de croissance des régions car elle intègre également l'information qui découle de l'évolution annuelle des séries d'indicateurs économiques régionaux. En intégrant les données en coupes longitudinale et transversale, la méthode panel peut être perçue comme une tentative de modifier l'approche de Barro et Sala-i-Martin pour tenir compte de la critique de Quah (1993)2. L'estimation panel offre l'avantage de produire des estimations de la vitesse de convergence ß qui, combinées avec les résidus de l'estimation, permettent de réaliser une simulation dynamique de l'évolution de la variance des disparités régionales (convergence). L'analyse dynamique fait ressortir le concept de niveau stationnaire de la variance, soit l'équilibre de long terme des disparités régionales. Le niveau stationnaire des disparités est déterminé par l'in-teraction entre, d'une part, la force de convergence qui découle de l'accumulation plus rapide du capital physique et humain dans les régions pauvres et, d'autre part, la variance des chocs régionaux qui forcent les économies régionales à s'écarter provisoirement du sentier de convergence qui les mène vers l'équilibre de long terme.

L'exercice proposé va au-delà d'une représentation stylisée de la réalité, car le niveau de décomposition de l'analyse, sa nature prospective, les fondements théoriques et les simulations dynamiques sont de nature à éclairer la prise de décisions politiques relatives au développement régional. Par exemple, l'évolution des écarts de productivité de la main-d'oeuvre par rapport à son équilibre stationnaire et aux écarts du groupe témoin (les ÉAL) nous renseigne au sujet de la dynamique d'accumulation du capital physique et humain et du fonctionnement des forces du marché. Il peut toutefois arriver que le contexte politique et institutionnel ait nui à la convergence de la productivité de la main-d'oeuvre. Dans ce cas, les politiques de développement régional devraient alors viser la mobilité du capital physique et humain et la diffusion de la technologie. Par ailleurs, si des écarts de productivité excessifs perdurent, il peut arriver qu'ils soient éliminés automatiquement, tout au moins en partie, car le mécanisme de convergence néoclassique entrera en action une fois que les entraves à la mobilité du capital physique et humain, et à la diffusion de la technologie, auront disparu ou perdu de leur importance. Si les écarts de production par habitant entre le Canada et les États-Unis sont surtout liés aux écarts de taux de chômage et de taux d'activité, les politiques de développement régional devraient plutôt viser la mobilité de la main-d'oeuvre et l'arbitrage travail/loisir. Enfin, l'analyse des variances et des covariances permet de rendre compte de l'interaction des différents facteurs et de poser un diagnostic propre à guider les interventions en matière de développement régional.

Le reste de l'étude est structuré comme suit. Sont d'abord décrites, dans la prochaine section, les deux notions de la convergence, ß et, ainsi que la relation théorique qui existe entre les deux dans le cadre de l'hypothèse de convergence absolue. Notons que cette relation est à la base de la simulation effectuée plus loin. La section suivante relève un certain nombre de faits stylisés et compare l'évolution des disparités régionales de production et de revenu par habitant au Canada et dans les ÉAL. Ensuite, cette analyse comparative est étayée par la décomposition de la variance de la production par habitant en fonction de la variance et des covariances de ses trois composantes (productivité, taux de chômage et taux d'activité). L'étude traite ensuite sur l'approche économétrique de type panel qui est utilisée pour l'estimation de la convergence ß, et on y explique les liens entre l'estimation du paramètre ß, le résidu de l'estimation et le concept de convergence. Les résultats de l'estimation de ß et du niveau stationnaire de la variance des disparités régionales sont présentés et analysés. La simulation dynamique du sentier de la variance de la productivité est comparée avec le sentier observé. La section consacrée aux conclusions fait ressortir les incidences de notre analyse sur les enjeux de la politique de développement régional au Canada.

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