L'incidence du téléchargement de musique et du partage de fichiers poste à poste : Introduction
L'évolution fulgurante des technologies de l'information et des communications (TIC) et de la microélectronique, y compris l'émergence d'un paradigme de technologies numériques, a transformé le contexte économique des expressions créatrices telles que la musique.
Le contexte économique de la musique change dès que celle-ci peut être séparée du support matériel (par exemple, feuille de papier, bande magnétique, disque vinyle, disque compact), de l'interprète ou de l'endroit (par exemple, une salle de spectacle) avec lequel elle était initialement liée. Les progrès technologiques réalisés aux chapitres du matériel de tirage, de la sonorisation et de l'écoute, de l'enregistrement, de la radiodiffusion, de la télédiffusion et d'Internet, ainsi que la mise au point de formats numériques compressés tels que le format MP3 ont facilité cette séparation. Par conséquent, la consommation de musique n'est plus limitée au moment et à l'endroit de sa production.
Lorsque se produit une telle séparation, les possibilités d'augmenter les profits par la voie de la reproduction deviennent le principal objectif visé par les stratégies commerciales. Dans de tels cas, les profits reposent alors fortement sur l'organisation et la gestion des droits d'auteur (redevances sur la musique), sur les marchés fondés sur les droits d'auteur (Andersen, Kozul-Wright et Kozul-Wright, 2007). En analysant la nature économique des biens incorporels, on peut alors affirmer que les expressions créatives et autres actifs incorporels connexes fondés sur le savoir sont en voie d'accroître leur part de marché dans l'économie mondialisée d'aujourd'hui (Rivera-Batiz et Romer, 1991, et Varian, 2000). La musique présente certaines caractéristiques d'un bien collectif : on peut la consommer ou l'apprécier conjointement, sa valeur ne diminue pas avec l'utilisation, elle entraîne d'importants coûts fixes de développement et elle peut être reproduite à un prix très bas (on appelle habituellement cette caractéristique l'aspect « non rival » du bien collectif). Toutefois, contrairement à un bien collectif, le créateur d'une expression peut empêcher le public de l'utiliser en imposant un droit d'auteur et, par conséquent, il crée la possibilité d'une exploitation commerciale accrue.
Cependant, par le fait même, non seulement le changement technologique engendre des possibilités de profits et la création d'une industrie viable, mais il s'élève également contre la situation économique de l'expression musicale, jusqu'à parfois lui nuire (Gallaway et Kinnear, 2001, et Romer, 2002). Lorsque la musique est offerte en tant que service dans le cadre d'un spectacle, les problèmes de consommation commune et d'exclusion (imparfaite) sont raisonnablement faciles à gérer. Le marché est restreint et la régulation commerciale de l'expression créative est raisonnablement bien établie.
Les problèmes font surface lorsqu'il est de plus en plus facile de donner à la musique la forme d'un bien ou d'un produit collectif non rival, en raison de l'évolution i) de nouvelles technologies d'enregistrement et de lecture du son et de l'image (par exemple, les bandes magnétiques, les disques vinyles, les disques compacts, les chaînes haute-fidélité, la vidéo et la technologie audionumérique), ainsi que ii) de nouvelles techniques de diffusion et de représentation publique (par exemple, radio, télévision, câblodistribution, satellites et Internet). Ces technologies ouvrent la voie à la duplication générale et non autorisée du matériel. Le coût peu élevé de la production ou de la reproduction d'une expression incorporelle telle que la musique à l'ère du MP3 numérique signifie que le marché peut être fluctuant et fragile, rapidement saboté par la copie et le téléchargement. Cette réalité rend tout investissement dans des activités fondées sur des expressions non tangibles et d'autres actifs incorporels intrinsèquement risqué (Landes et Posner, 1989). Ce risque est particulièrement évident pour ce qui est des produits culturels, comme un enregistrement musical ou un film, car les investissements engagés dans le développement et la promotion d'un artiste sont très ciblés et le court cycle de vie du produit fait reposer la rentabilité sur une progression commerciale explosive mais éphémère.
Certains pays se sont adaptés à l'évolution de l'environnement de l'information en resserrant les lois sur le droit d'auteur et les politiques d'application de ces lois. Toutefois, on ignore toujours à quel point les activités de partage de fichiers poste à poste et de téléchargement de musique supplantent/remplacent ou augmentent/favorisent les ventes de musique.
Objectif et données générales de l'étude
Le principal objectif de la présente étude est d'évaluer les effets des activités de partage de fichiers poste à poste et de téléchargement de musique sur les ventes de disques compacts et de musique sous format électronique, d'après l'analyse quantitative de données d'enquête représentatives de la population canadienneNotes en bas 1. On se penche plus particulièrement sur la question de savoir si ce téléchargement et ce partage de fichiers poste à poste supplantent/remplacent ou augmentent/favorisent les ventes de musique. Le partage de fichiers poste à poste est un phénomène caractérisé par l'échange de données numériques entre deux membres d'un réseau connectés par Internet; tous les types de données numériques peuvent être transférés par les réseaux poste à poste, mais le présent document ne porte que sur l'échange de fichiers musicauxNotes en bas 2. On considère les activités de téléchargement de musique différemment du partage de fichiers musicaux par des réseaux poste à poste; par exemple, le téléchargement gratuit de musique à partir de sites Web promotionnels ou non commerciaux est considéré ici comme un téléchargement de musique.
Les analyses visent à évaluer des modèles de comportement associés à la consommation de musique, ainsi que les motifs qui sous-tendent ces comportements. Il est difficile de saisir avec précision l'ampleur d'une substitution ou d'une impulsion des ventes de musique à la suite du partage de fichiers poste à poste. Les processus sous-jacents sont dynamiques et en constante et rapide évolution. Le présent document tente de faire ressortir l'incidence du partage de fichiers poste à poste et du téléchargement de musique sur les ventes de musique.
Le présent document comporte l'analyse de données d'enquête canadiennesNotes en bas 3 et les résultats sont représentatifs de la population de Canadiens âgés de quinze ans et plus. À notre connaissance, il s'agit de la première étude empirique à utiliser des données microéconomiques représentatives. La plupart des études précédentes qui ont examiné l'impact du partage de fichiers poste à poste sur les ventes de musique étaient fondées sur des données macroéconomiques (globales).
Le document est divisé de la façon suivante : la section 2 fait l'examen des ouvrages théoriques et empiriques et pose les hypothèses pertinentes; la section 3 présente les données et les variables de l'enquête, qui serviront à tester les hypothèses posées à la section 2. Nous y présentons aussi les modèles d'évaluation utilisés pour tester les hypothèses et nous commentons leurs avantages par rapport à d'autres techniques. La section 4 traite des résultats des évaluations selon les hypothèses avancées à la section 2. La section 5 contient la conclusion de l'étude.