L'incidence du téléchargement de musique et du partage de fichiers poste à poste : Hypothèses
Volet théorique et revue de littérature
Lorsqu'on évalue les effets du téléchargement de musique et du partage de fichiers poste à poste sur les ventes de musique, on doit prendre en compte bon nombre de facteurs. La théorie de la demande fournit une démarche d'enquête appropriée. Les variables de cette démarche font intervenir certains concepts clés en lien avec notre analyse. Comme le soulignent les manuels d'économie (p. ex., Begg, Fischer et Dornbusch, 1994, chapitre 3), la demande d'un produit particulier est directement liée à quatre concepts clés : i)le prix du produit, ii) le prix des produits connexes (que ce soit des produits de remplacement ou complémentaires), iii) le revenu du consommateur et iv) l'intérêt des consommateurs.
La présente section vise à intégrer ces quatre facteurs déterminants dans notre analyse. L'exposé prend appui sur les ouvrages traitant des comportements à l'égard du partage de fichiers poste à poste, qui enrichissent ainsi le plan de travail et l'argumentation. Nous présentons aussi d'autres facteurs et établissons le bien-fondé de leur prise en considération. Au nombre de ces facteurs figure notamment le rôle de certaines caractéristiques démographiques (p. ex., compétences liées à Internet, âge, sexe, emploi et niveau de scolarité).
Facteurs déterminants de la demande
Dans la présente section, nous posons plusieurs hypothèses quant aux facteurs déterminants de la consommation de musique. Nous traitons de l'impact des prix, du revenu et de l'intérêt pour la musique.
Au moment de l'évaluation de l'effet direct du prix de la musique sur les achats de disques compacts, on peut avancer certaines hypothèses en s'appuyant sur des conventions théoriques de l'économie. La relation entre le prix et la demande d'un produit est bien ancrée dans l'ensemble des ouvrages économiques (p. ex., Begg, Fischer et Dornbusch, 1994). De là notre première hypothèse :
H1. Le prix des disques compacts et les ventes de disques compacts sont inversement corrélés. De même, le prix de la musique vendue sous format électronique et les ventes sont inversement corrélés
Cependant, Liebowitz (2004) a démontré que les prix des disques compacts sont restés presque constants pendant 30 ans (de 1973 à 2002), ce qui donne à penser que l'évolution des ventes d'albums est nécessairement attribuable à d'autres facteurs.
Nous devons aussi prendre en compte le prix des produits connexes, que ceux-ci soient des produits de remplacement ou des produits complémentaires.
H2a. Il y a une corrélation positive entre le prix des disques compacts et i) les ventes de musique sous format électronique ainsi que ii) les activités de téléchargement de musique et le partage de fichiers poste à poste.
Cette hypothèse est vérifiable de plusieurs façons.
« Élasticité croisée des prix » :
- On peut vérifier si une hausse du prix des disques compacts fait augmenter les ventes de pistes sous format électronique.
« Album trop cher » :
- Des personnes peuvent s'adonner au téléchargement de musique ou au partage de fichiers poste à poste si elles jugent que le prix de la musique à l'achat est trop élevé. On a demandé aux répondants qui s'adonnent au partage de fichiers poste à poste les raisons qui les motivent à pratiquer cette activité.
Effet de substitution
L'effet de substitution se produit lorsque la version téléchargée remplace directement la version commerciale originale (Liebowitz, 2005b). Pour qu'un remplacement soit considéré parfait, les trois conditions suivantes doivent être réunies : i) la qualité sonore de la pièce originale et de la copie est la même, ii) l'information jointe à la version originale et au fichier téléchargé est la même et iii) l'écoute du fichier téléchargé est possible à autant d'endroits que la version originale.
Normalement, on s'attend à un certain degré de remplacement puisque le coût marginal du partage de fichiers poste à poste est presque nul. Cette hypothèse sera confirmée si le partage de fichiers poste à poste ou le téléchargement de musique est inversement corrélé avec les ventes de musique.
Cet effet de substitution direct est attribuable au refus de payer pour obtenir des copies autorisées. Liebowitz (2004, 2005b) prétend que le partage de fichiers poste à poste a fait chuter les ventes de disques de musique de 20 à 25 p. 100. Il attribue aussi au partage de fichiers la totalité de la baisse des ventes d'albums, affirmant que cette pratique a du même coup empêché ce qui aurait pu constituer une croissance relativement vigoureuse pour l'industrie.
Ces éléments sont soutenus par Zentner (2004), qui a analysé les données d'enquête obtenues auprès de 15 000 répondants européens pour en conclure que le partage de fichiers peut réduire jusqu'à 30 p. 100 la probabilité d'achats de musique. Sundararajan (2004) ajoute que les équivalents gratuits sont attrayants, d'où la nécessité d'un nouveau barème de prix, appliqué par la gestion des droits numériques. D'après les résultats d'une analyse effectuée par Rob et Waldfogel (2004) auprès de 500 étudiants américains, pour chaque album téléchargé, les ventes de musique sont réduites de 0,2. Finalement, à partir de données tirées de la Global Market Information Database (GMID, une base de données sur Internet), Hui (2003) conclut que la demande de disques compacts diminue sous l'effet du piratage (matériel) de disques. Selon lui, chaque album piraté réduit les ventes de musique de 0,42, et il affirme qu'un tel « vol » l'emporte sur les effets positifs possibles du piratage de disques et que l'industrie de la musique a perdu jusqu'à 6,6 p. 100 de ses revenus à cause du piratage, bien que ce chiffre soit beaucoup plus bas que celui qui circule dans l'industrie et dont il fait aussi mention.
Dans le cadre d'une analyse effectuée auprès de 200 collégiens américains, Gopal, Bhattacharjee et Sanders (2006) font état d'une forte corrélation positive entre le téléchargement gratuit à partir de sites de MP3 et l'intention d'acheter ultérieurement ces mêmes pièces, soit en achetant un disque compact ou des pistes vendues sous format électronique. Les auteurs font mention de l'effet d'échantillonnage de « la notoriété et de la popularité accrue », étant donné que l'échantillonnage permet aux artistes peu connus de se faire connaître. Ainsi, ils mentionnent que l'échantillonnage gratuit peut produire des retombées considérables pour l'industrie de la musique, à condition que les œuvres puissent être achetées en ligne. Donc, bien que Gopal, Bhattacharjee et Sanders (2006) admettent que le partage de fichiers poste à poste peut parfois causer la diminution des ventes de musique, ils semblent convenir du fait qu'il s'agit d'un phénomène complexe. Leurs opinions se rapprochent de celles de Blackburn (2004), qui s'est servi de données microéconomiques provenant de 14 000 points de vente américains pour analyser les conséquences du partage de fichiers sur les ventes de disques compacts.
Blackburn fait la distinction entre deux effets : l'effet de substitution (lorsque certains consommateurs choisissent de télécharger gratuitement de la musique plutôt que de l'acheter) et l'effet de pénétration (lorsque la visibilité accrue découlant du partage de fichiers poste à poste mène à une hausse des ventes de ces œuvres). L'effet de substitution est particulièrement marqué dans le cas d'artistes connus, alors que l'effet de pénétration domine pour les artistes peu connus. Globalement, l'impact négatif du partage de fichiers est avant tout attribuable au fait que l'industrie est dominée par quelques artistes notoires. Par conséquent, le partage de fichiers poste à poste permet à certains nouveaux artistes de se faire connaître, mais il entraîne aussi une certaine redistribution des revenus au sein de l'industrie de la musique. Voilà pourquoi bon nombre de célébrités s'opposent au partage de fichiers poste à poste.
Bounie (2005) classe en deux catégories les personnes qui participent au partage de fichiers poste à poste : les « explorateurs », qui découvrent de nouveaux artistes et augmentent leurs achats de disques compacts, et les « pirates », qui téléchargent de la musique au lieu d'acheter des disques. De plus, Madden (2004) confirme aussi dans un rapport de Pew Internet & American Life Project que l'opinion des artistes est partagée quant à la question de savoir si Internet leur a permis de tirer plus d'argent de leur travail ou s'il rend plus difficile la protection de leurs œuvres contre le piratage et l'utilisation illicite. Pourtant, de nombreux artistes ne considèrent pas Internet et le partage de fichiers comme une grande menace. De fait, 52 p. 100 de tous les artistes et 55 p. 100 des artistes rémunérés sont d'avis que les internautes devraient pouvoir partager légalement des copies non autorisées de musique et de films à l'aide des réseaux de partage de fichiers poste à poste, contre 37 p. 100 de tous les artistes et 35 p. 100 des artistes rémunérés qui soutiennent que cette pratique devrait être illégale.
De plus, dans le cadre de son analyse des ventes de disques compacts et du partage de fichiers poste à poste au Japon, Tanaka (2004) montre qu'on peut difficilement prouver que le partage de fichiers réduit les ventes de disques.
On peut vérifier l'hypothèse suivante dans ce contexte :
H2b. Les personnes s'adonnent au téléchargement de musique et au partage de fichiers poste à poste entre autres pour écouter une bande sonore ou un artiste avant d'acheter le produit. Il y a donc une relation positive entre le partage de fichiers poste à poste et l'achat de musique.
Liebowitz (2005b) s'attaque à l'argument voulant que le partage de fichiers poste à poste a un effet d'échantillonnage positif, soulignant que bien que le partage de fichiers poste à poste permette aux consommateurs de mieux connaître la musique et de faire de meilleurs choix, les maisons de disques ne s'en portent pas mieux pour autant. Liebowitz discerne deux effets opposés de l'échantillonnage, qui ont tous deux un lien avec la « tolérance ».
- La recherche de musique offerte gratuitement en ligne peut hausser les ventes de musique : essentiellement, lorsque vous avez trouvé ce que vous aimez, vous en voulez plus, c'est-à-dire que la consommation de musique (ou la tolérance) n'a pas encore atteint son point de saturation.
- La recherche de musique offerte gratuitement en ligne peut diminuer les achats de musique : vous avez cherché et trouvé la musique que vous aimez, et votre tolérance a été surpassée au cours de la recherche. Vous passerez donc à autre chose que la musique (Liebowitz, 2005). Liebowitz compare ce phénomène à la dégustation de bière ou de vin : une fois faites les dégustations, vous en aurez peut-être eu assez et souhaiterez vous arrêter.
Liebowitz est arrivé à la conclusion que les personnes appartiennent généralement à la deuxième catégorie, ce qui diminue les ventes de musique, comme nous l'avons souligné auparavant dans la partie traitant de « l'effet de substitution » entre les achats de disques et le téléchargement gratuit de musique.
En 2005, le Centre de recherche Décima a mené une enquête auprès de 2 002 répondants canadiens pour connaître les différentes façons de découvrir de la nouvelle musique. Les résultats ont montré que la radio reste de loin le premier média en importance pour la découverte musicale. Pourtant, environ le quart des jeunes adultes (âgés de 15 à 34 ans), surtout des hommes, découvrent aussi de nouveaux artistes grâce à Internet. Les plus jeunes, particulièrement les femmes, font leurs découvertes musicales grâce à la télévision et au bouche-à-oreille. Les autres façons de découvrir de nouveaux artistes (concerts, magasins, films, etc.) ont une importance plutôt négligeable. Pour ce qui est des découvertes faites par Internet, les résultats de l'enquête ne permettent pas de faire la distinction entre les sites gratuits et les sites payants.
Nous croyons que la décision de s'adonner au téléchargement de musique ou au partage de fichiers poste à poste n'est pas seulement une réaction au prix de la musique, mais aussi à la disponibilité des œuvres musicales. Par exemple, les chansons rares, la musique de groupes qui ne sont pas sous étiquette ou les enregistrements personnels de concerts sont parfois offerts par l'intermédiaire de réseaux poste à poste mais non en magasin. Cependant, il est difficile de déterminer si ces nouveaux marchés sont suffisamment semblables aux marchés traditionnels pour les remplacer. Nous pourrions supposer que la création de nouveaux marchés concurrentiels aurait un effet négatif sur les ventes de musique dans les marchés traditionnels.
L'hypothèse 2c est la suivante :
H2c. Les personnes qui s'adonnent au partage de fichiers poste à poste ou au téléchargement de musique sont peu susceptibles d'acheter de la musique dans les marchés traditionnels.
Afin de prendre en compte l'importance relative des effets « d'échantillonnage » et « de substitution » associés au partage de fichiers poste à poste et au téléchargement de musique, ces deux effets doivent être examinés ensemble. De plus, dans notre analyse, nous divisons « l'effet d'échantillonnage » en deux sous-effets : « l'effet de création de marché » et « l'effet de segmentation du marché ». Ces deux effets sont différents, mais ils sont souvent mis en commun dans les ouvrages existants. Plus particulièrement, l'effet de création de marché fait référence aux situations où une personne s'adonne au partage de fichiers poste à poste dans le but d'écouter certaines pièces avant de les acheter et où cette activité contribue à augmenter les achats de musique de ladite personne. La variable correspondante s'appelle « écouter avant d'acheter » et constitue l'un des nombreux motifs relevés par les répondants pour justifier le partage de fichiers poste à poste. Un autre effet de création de marché renvoie aux situations où la musique n'est pas offerte en magasin ou sur les sites payants. On appelle la variable correspondante « non offert ailleurs », un autre motif soulevé par les répondants. L'effet de segmentation du marché renvoie aux situations où la personne ne désire pas acheter un album complet, c'est-à-dire l'ensemble des pièces. La variable correspondante se nomme « album partiel ». Finalement, l'effet de segmentation du marché fait aussi référence aux situations où la personne s'adonne au téléchargement de musique ou au partage de fichiers poste à poste parce qu'elle juge que le prix de la pièce ou de l'album est trop élevé. On appelle cette variable « album trop cher ».
Examinons maintenant l'effet du prix des produits de divertissement connexes sur la demande de musique. Nous formulons une hypothèse en deux volets.
Dans le cas d'un produit de divertissement constituant un complément direct à la musique (comme un lecteur MP3, par rapport à la musique vendue sous format électronique), on s'attend à une corrélation négative, en ce sens qu'une baisse de prix des lecteurs MP3 entraînera une hausse des ventes de musique sous format électronique. Si le produit en est un de substitution (comme un film), on s'attend alors à une corrélation positive, puisqu'une augmentation du prix des disques compacts ou de la musique vendue sous format électronique entraînera une augmentation des ventes de films.
Étant donné que le prix des produits de divertissement n'est pas accessible dans la plupart des observations (voir la section 3), le présent document tient seulement compte du fait de posséder ou non un lecteur MP3 ainsi que du nombre de produits de divertissement achetés. Les deux facteurs sont pris en compte dans la nouvelle hypothèse en deux volets que nous posons ci-dessous :
H2d : Si un produit est complémentaire à la musique vendue sous format électronique (p. ex., lecteur MP3) ou compatible avec elle, mais qu'il n'est pas complémentaire aux CD, alors la personne qui possède ce produit préférera acheter de la musique sous format électronique plutôt que sur CD (support physique), et vice versa. Si un produit peut être considéré comme un substitut de la musique (p. ex., un film), alors les achats de ce produit sont inversement liés aux achats de musique.
On peut examiner cette hypothèse en prenant en compte les facteurs suivants :
Possession d'un lecteur MP3 en tant que produit complémentaire
On pourrait s'attendre à ce que le fait de posséder un lecteur MP3 soit généralement associé à : i) des achats relativement importants de musique électronique et ii) un taux élevé de téléchargement de musique et de partage de musique poste à poste par rapport au fait de ne pas posséder de MP3. Il faut toutefois noter que dans une certaine mesure, l'effet direct de la possession d'un lecteur MP3 sur les marchés du CD est incertain, puisqu'on ignore l'importance relative de l'effet complémentaire et de l'effet de substitution.
Les produits de divertissement de substitution et la question de temps
Si l'on suppose que les personnes disposent non seulement de ressources financières limitées (c.-à-d. qu'elles sont limitées à leur revenu), mais également de temps limité, d'autres produits de divertissement peuvent être considérés comme des substituts directs de l'achat de musique (sur CD ou sous le format MP3). Comme le soulignait Liebowitz (2004), un autre élément intervient dans le fait d'écouter de la musique, soit la contrainte de temps. Écouter de la musique prend du temps, aussi disposer des revenus accrus ne donne pas forcément plus de temps libre. Dans ce contexte, Liebowitz (2005a) a pris en compte l'effet de substitution des produits de divertissement, pour constater que les recettes par personne tirées des films, des jeux vidéo et des unités de films préenregistrés ont augmenté de pair avec les ventes de disques durant la majeure partie de la période allant de 1990 à 2003. Il s'est ensuite demandé si les corrélations positives entre les variables permettaient de dire que les produits étaient complémentaires (p. ex., les films stimulent les ventes de la bande sonore, ou on écoute de la musique lorsqu'on joue à des jeux vidéo). Il a découvert qu'après avoir pris en compte les contraintes temporelles (en posant pour hypothèse que les films et les CD de musique sont des substituts), l'augmentation observée dans les ventes par personne de cassettes VHS et de DVD expliquait seulement la moitié de la chute des ventes par personne d'enregistrements sonores.
Dans le cadre d'une analyse des téléchargements de musique dans 16 pays, Peitz et Waelbroeck (2004) soutiennent que le piratage sur Internet a joué un rôle déterminant dans la chute des ventes de CD en 2001. Toutefois, ils laissent entendre que la baisse ultérieure et continue des ventes de disques a une toute autre explication. Aujourd'hui, les personnes se servent d'Internet à différentes fins, entre autres pour écouter la radio et des extraits audio, pour regarder des vidéoclips, pour créer des albums-photos et à des fins plus générales. Aussi Internet offre de nouvelles formes de divertissement qui en effet remplacent les anciennes. Dans la lignée de ce raisonnement, la question pertinente tient davantage à l'apparition de changements dans les styles de vie plutôt qu'au fait que le partage de fichiers poste à poste et le téléchargement de musique ont remplacé les achats de musique.
À cet effet, un sondage canadien effectué en 2001 auprès de 5 682 jeunes âgés de 9 à 17 ans (c.-à-d., de personnes qui étaient âgées de 13 à 21 ans en 2005 lorsqu'on a effectué le sondage dans le cadre du présent document) a montré que les jeunes utilisaient Internet à différentes fins et en différents endroits : 57 p. 100 des jeunes téléchargeaient de la musique (ce qui a son importance à la lumière des résultats du sondage réalisé dans le cadre du présent document, compte tenu du fait que seulement 15 p. 100 des jeunes n'avaient jamais acheté quoique ce soit sur Internet), 56 p. 100 se servaient d'Internet pour envoyer des courriels, 50 p. 100 naviguaient sur le Web, 48 p. 100 jouaient à des jeux et en téléchargeaient, 41 p. 100 obtenaient sur Internet de l'information sans rapport avec les travaux scolaires (p. ex., renseignements sur la santé ou sur les passe-temps), 40 p. 100 clavardaient et se servaient d'Internet pour leur travaux scolaires. Comme il en est fait mention plus bas, le sondage montre que les filles utilisent davantage Internet à des fins de communication sociale et de clavardage, tandis que les garçons s'en servent plutôt pour la musique, les jeux et les travaux scolaires (Environics Research Group, 2001).
Un sondage effectué par McKie (2006) auprès de 1 229 consommateurs canadiens âgés de 13 ans et plus a mis en évidence que 83 p. 100 des jeunes gens âgés de 18 à 24 ans estiment que la musique diffusée à la radio est répétitive (les morceaux étaient diffusés jusqu'à l'écœurement selon eux, aussi ils ne voyaient pas l'intérêt d'acheter les morceaux ou l'album où figuraient ces derniers). Voilà qui donne à penser que la musique radiodiffusée remplace la musique achetée. Les résultats du sondage semblaient également indiquer que les consommateurs canadiens effectuaient de plus en plus leur propre programmation musicale (ou y étaient poussés) pour élargir leur répertoire musical, notamment à partir de sources de partage de fichiers poste à poste.
Une baisse (ou une faible croissance) observée sur le marché des CD pourrait par conséquent ne pas être seulement attribuable aux augmentations de prix ou aux offres de téléchargement gratuit de musique et de partage de fichiers poste à poste, mais également à d'autres produits de divertissement. Nous disposons de données sur les éléments suivants : le nombre et le prix d'achat des DVD, des jeux vidéo, des billets de cinéma ainsi que le nombre et le prix d'achat des places de concert en direct. Ces renseignements ont servi à tester l'hypothèse 2d.
Intervient ensuite l'effet du revenu du consommateur :
H3 : Conformément à la théorie économique, un revenu élevé va de pair avec une consommation élevée, si bien qu'il devrait y avoir une corrélation positive entre les revenus et les achats de musique.
Si la corrélation positive entre les revenus et les achats de CD est assez simple à comprendre, le lien entre le revenu et les achats électroniques de fichiers musicaux est moins évident au premier abord, puisque le prix de ces fichiers est relativement peu élevé. D'autres facteurs peuvent toutefois entrer en ligne de compte. Les personnes dont le revenu est élevé se situent également dans la couche supérieure de la fracture numérique, c'est-à-dire qu'elles ont un meilleur accès à Internet et/ou de plus grandes compétences quant à l'utilisation d'Internet (voir l'hypothèse H5 et l'analyse correspondante); on peut aussi établir une corrélation positive entre le revenu et les achats de musique sous format électronique.
En se fondant sur le PIB par personne et les ventes de CD, Liebowitz (2005a) a déterminé que le revenu avait une incidence négligeable sur les ventes d'albums (une augmentation de revenu de 1 000 $ modifie les ventes de 0,28 unité par personne). Toutefois, en se fondant sur le revenu des ménages, Liebowitz (2005b) montre (contrairement à ce à quoi on s'attendait) qu'une augmentation du revenu du ménage est plus susceptible d'entraîner une baisse qu'une hausse des ventes d'albums par personne. Ce phénomène peut encore une fois être expliqué grâce à l'argument de la fracture numérique (examinée en relation avec l'hypothèse H5 ci-dessous). En effet, les personnes dont le revenu est élevé sont plus susceptibles d'utiliser Internet, et ont donc des solutions de rechange à l'achat de CD. Cependant, contrairement à Liebowitz (2004), Peitz et Waelbroeck (2004) arrivent à la conclusion que le revenu a un effet positif marqué (mesuré selon la croissance du PIB) sur les ventes de CD.
Comme il en a été question précédemment dans la présente section, le niveau des achats et la tolérance au prix sur les marchés des CD et des fichiers MP3 varient généralement en fonction de l'intérêt des consommateurs pour la musique.
H4 : Conformément à la théorie économique, un intérêt accru pour la musique devrait en principe aller de pair avec une augmentation des achats de musique.
Cependant, comme nous ne disposons pas de données directes sur l'intérêt des consommateurs (voir la section 3), le présent document prend en compte deux mesures d'approximation, soit :
Perception de la qualité de la musique
Premièrement, un répondant ayant affirmé que la « qualité » de la musique avait augmenté entre 2004 et 2005 est considéré comme ayant eu un « intérêt » pour la musique en 2005. À l'opposé, les répondants ayant affirmé que la qualité a diminué sont considérés comme n'ayant pas eu d'intérêt pour la musique offerte sur le marché en 2005, et les répondants ayant déclaré que la qualité de la musique était restée inchangée au cours de la période sont perçus comme ayant eu un intérêt neutre pour la musique offerte sur le marché en 2005. L'intérêt pour la musique offerte ou la perception de la qualité de la musique peut, par exemple, s'accroître si un artiste que le consommateur apprécie lance un album.
L'intérêt pour la musique
Deuxièmement, l'« intérêt pour la musique » peut être lié à l'intérêt pour la musique, c'est-à-dire qu'une personne ayant un fort intérêt pour la musique peut être perçue comme ayant un intérêt pour la musique. Ainsi, l'intérêt pour la musique devrait avoir une incidence sur l'achat de musique et la tolérance au prix sur les marchés des CD et de la musique vendue sous format électronique. Par conséquent :
- une corrélation positive devrait exister entre le niveau perçu de la qualité de la musique ou le degré perçu de l'intérêt pour la musique et l'achat de musique.
- l'intérêt pour la musique offerte devrait aller de pair avec une courbe de demande de musique peu élastique au prix.
- l'intérêt pour la musique offerte devrait également aller de pair avec une augmentation du téléchargement de musique et du partage de fichiers poste à poste.
Liebowitz (2005a) s'est servi des résultats financiers des concerts (de 1990 à 2001) et du temps passé à écouter la radio comme des mesures d'approximation de l'évolution de la qualité de la musique. Cependant, il a découvert que la hausse des recettes des concerts (qui devrait refléter une augmentation de la qualité de la musique) était liée à une baisse des recettes dans l'industrie du disque. Par conséquent, il s'est demandé si son estimation de baisse de 9 p. 100 du taux d'écoute de la radio (donnant à penser à une baisse de la qualité de la musique) expliquait la baisse des recettes de l'industrie du disque, bien qu'il conclue que les résultats sont très minces, et que la situation dépend de l'âge et du genre de musique.
Effet des facteurs démographiques
Les facteurs démographiques comme les compétences quant à l'utilisation d'Internet, l'âge, la profession et la région peuvent avoir une incidence sur l'achat de musique. Certaines hypothèses peuvent être posées dans ce contexte, en se fondant sur l'étude de la fracture numérique rendue célèbre par Castells (2001), où on laisse entendre que les facteurs démographiques et d'autres facteurs ont une incidence sur la participation à des activités sur Internet. Castells (2001) s'intéresse essentiellement à l'accès à Internet aux États-Unis; toutefois, sa recherche tente d'expliquer pourquoi certains groupes n'ont pas d'accès à Internet ou n'ont pas choisi d'en avoir un. Dans ce contexte, nous étudions Internet comme un moyen d'acquérir de la musique (que ce soit par le partage de fichiers poste à poste ou par l'achat de pistes musicales sous format électronique), en comparaison avec l'achat et la copie de CD.
D'après Castells (2001), les personnes qui utilisent Internet (c.-à-d. celles de la couche supérieure de la fracture numérique) sont plus susceptibles d'appartenir à l'un ou l'autre des groupes suivants : personnes dont le revenu est élevé (par ailleurs, les enfants de familles à revenu élevé ont davantage accès à Internet de leur chambre et bénéficient davantage de cours de bonne qualité pour acquérir des compétences liées à l'informatique et à Internet), personnes instruites, jeunes, hommes, personnes actives et habitants de zones urbaines. Par contre, les personnes qui n'utilisent pas Internet (c.-à-d. celles de la couche inférieure de la fracture numérique) sont plus susceptibles d'appartenir à l'un ou l'autre des groupes suivantes : personnes dont le revenu est faible (les enfants de famille à faible revenu sont particulièrement désavantagés pour ce qui est de l'accès à Internet de leur chambre et de l'inscription à des cours de bonne qualité pour acquérir des compétences liées à l'informatique et à Internet), personnes peu instruites, personnes âgées, femmes, personnes inactives et personnes habitant à l'extérieur des zones urbaines.
Le sondage canadien réalisé auprès de 5 682 jeunes internautes, auquel il est fait référence ci-dessus, montre que les jeunes acquièrent des compétences liées à Internet principalement grâce aux amis plutôt qu'aux parents. Par conséquent, la qualité des amis de l'école et du voisinage joue un rôle important dans le maintien de la fracture numérique. Le même sondage a également mis en évidence que les filles ont tendance à utiliser Internet davantage aux fins de communication sociale et de clavardage, tandis que les garçons s'en servent plutôt pour la musique, les jeux et les travaux scolaires (Environics Research Group, 2001).
Le sondage réalisé en 2005 par le Centre de recherche Décima révèle que plus l'âge est avancé, plus la probabilité d'un accès à Internet diminue (seulement 2 p. 100 des Canadiens de 15 à 20 ans n'avaient pas accès à Internet, contre 14 p. 100 des personnes âgées de 35 à 54 ans et 44 p. 100 des personnes de plus de 55 ans). Une fois de plus, les habitants des zones urbaines sont plus susceptibles que les habitants des zones rurales d'avoir accès à Internet de chez eux (74 p. 100 contre 64 p. 100) et au travail (33 p. 100 contre 27 p. 100). Par ailleurs, 26 p. 100 des habitants des zones rurales n'ont pas du tout accès à Internet (par rapport à 17 p. 100 des habitants des zones urbaines).
H5 : Nous en déduisons que les personnes de la couche supérieure de la fracture numérique sont plus susceptibles de s'engager dans le partage de fichiers poste à poste et d'acheter des pistes vendues sous format électronique que celles de la couche inférieure de la fracture numérique.
Par conséquent,
- une corrélation positive devrait en principe exister entre les compétences quant à l'utilisation d'Internet et le partage de fichiers poste à poste ainsi que le téléchargement de musique.
- une corrélation négative devrait exister entre les compétences quant à l'utilisation d'Internet et l'achat et la copie de CD.
- on s'attend à une corrélation négative entre l'âge et le partage de fichiers poste à poste.
- on prévoit une corrélation positive entre le fait d'être un homme et le partage de fichiers poste à poste.
- une corrélation positive devrait exister entre le fait d'être un étudiant ou une personne active et le partage de fichiers poste à poste.
- une corrélation devrait exister entre le niveau d'études et le partage de fichiers poste à poste.