Sélection de la langue

Recherche

Archivé — Document de travail No 3 : Débordements transfrontaliers de R-D entre les industries du Canada et des États-Unis

par Jeffrey I. Bernstein de l'Université Carleton et du National Bureau of Economic Research, à contrat pour Industrie Canada, septembre 1994


Résumé

L'objet de cette étude est triple. D'abord et avant tout, elle vise à analyser à quel point les efforts de recherche et développement (R-D) déployés dans onze industries manufacturières du Canada ou des États-Unis débordent de l'autre côté de la frontière, et à estimer les effets des débordements intérieurs et transfrontaliers sur les coûts de production, sur les ratios intrants-extrants classiques (comme les ratios travail-production et capital matériel-production) et sur l'intensité de la R-D dans le processus productif. Ensuite, elle se propose de mesurer les taux de croissance de la productivité dans chacune de ces onze industries et de connaître les gains de productivité liés aux dé bordements internationaux. Enfin, elle a pour troisième but d'estimer les taux de rendement social et privé du capital investi en R-D et de déterminer les rendements des débordements canado-américains au-delà des notions de rentabilitépurement privée.

Les investissements en R-D influent sur le niveau de vie d'un pays. En effet, les activités de R-D permettent aux particuliers et aux entreprises de disposer de nouveaux produits qui peuvent être fabriqués à l'aide de moyens de production relativement plus efficaces, ce qui a pour conséquence de rehausser la compétitivité et l'efficience dynamique d'une économie. Les investissements en R-D ont ceci de particulier que les entreprises qui les font ne peuvent pas en conserver toutes les retombées bénéfiques pour leur usage exclusif, car elles sont dans l'impossibilité d'empêcher les autres de se les approprier, du moins en partie : en matière de R-D, les débordements sont donc inévitables puisqu'ils ne sont ni plus ni moins que des idées empruntées par une entreprise faisant de la R-D à une autre.

Dans un monde caractérisé par une expansion du commerce extérieur, des investissements directs étrangers et des échanges internationaux d'information, la masse de connaissances à la disposition d'un pays dépend de ses propres investissements en R-D mais aussi, précisément parce que les connaissances techniques débordent les frontières nationales, des efforts de R-D des autres nations.

Dans cette étude, nous avons estimé les effets des débordements intérieurs et internationaux sur les coûts variables moyens de production et sur les ratios travail-production, consommations intermédiaires-production, capital matériel-production et capital de R-D-production dans onze industries du Canada et des États-Unis. Ces industries sont celles des produits chimiques, des produits électriques, des aliments et boissons, des métaux transformés, des machines non électriques, des produits minéraux non métalliques, du papier et des produits connexes, des produits pétroliers, des métaux primaires, du caoutchouc et du plastique, et du matériel de transport. Les ratios intrants-extrants sont aussi appelés intensités des facteurs dans la suite du texte.

Les débordements transfrontaliers étudiés ici ont trait aux effets externes que les activités de R-D ont entre mêmes industries du Canada et des États-Unis, par le biais de retombées qui se jouent des frontières. Les débordements intérieurs, eux, décrivent les externalités intra-industrielles limitées au territoire d'un pays. De plus, les débordements interindustriels transfrontaliers sont indirectement pris en compte par les débordements intérieurs.

À l'issue de notre étude, nous avons constaté que les débordements transfrontaliers influent en général plus que les débordements intérieurs sur les coûts de production et les intensités des facteurs, ce qui n'est pas surprenant puisqu'ils lient une même industrie présente dans les deux pays. En outre, les débordements de R-D des États-Unis vers le Canada ont des retombées plus importantes que les flux inverses : au Canada, les débordements en provenance des États-Unis permettent d'abaisser les coûts dans tous les secteurs analysés, sauf dans celui du caoutchouc et du plastique. L'effet conjoint des débordements transfrontaliers et intérieurs va dans le sens d'une réduction des coûts, mais il arrive qu'un débordement majore le coût variable. Notre étude s'attache donc aux interrelations des débordements transfrontaliers et intérieurs sans indûment restreindre le rôle de chaque forme de débordements.

Ces réductions directes du coût variable (qui équivalent à maintenir fixes les intensités du capital) ont été estimées. Ainsi, une hausse de 1 pour cent du capital investi en R-D aux États-Unis engendre des économies de 0,06 pour cent dans les produits chimiques, de 0,69 pour cent dans les produits électriques, de 1,13 pour cent dans les aliments et boissons, de 0,39 pour cent dans les métaux transformés, de 0,18 pour cent dans les machines non électriques, de 0,44 pour cent dans les produits minéraux non métalliques, de 0,05 pour cent dans le papier et les produits connexes, de 0,36 pour cent dans les produits pétroliers, de 0,23 pour cent dans les métaux primaires et de 0,39 pour cent dans le matériel de transport.

Le capital de R-D au Canada abaisse les coûts aux États-Unis dans toutes les industries sauf dans celles des produits chimiques, des métaux primaires et du matériel de transport. Les estimations montrent même que pour l'industrie du papier et des produits connexes, les économies réalisées aux États-Unis du fait des débordements en provenance du Canada sont quatre fois et demie plus fortes que dans le sens inverse. Dans les six industries restantes où des réductions de coûts ont été observées, l'effet de la R-D américaine au Canada est de deux à vingt fois plus grand que celui de la R-D canadienne aux États-Unis.

Les débordements transfrontaliers tendent à accroître l'intensité de la R-D dans les deux pays, preuve qu'ils viennent en complément du capital investi en R-D au niveau intérieur. Cette complémentarité signifie que les producteurs canadiens augmentent la teneur en R-D de leur production à mesure que les producteurs américains de l'industrie correspondante investissent eux-mêmes davantage en R-D, et vice-versa. Il n'y a pas complémentarité, mais substitution des débordements internationaux et de l'intensité de la R-D dans quelques industries : aux États-Unis, seulement pour les produits électriques, pour le caoutchouc et les plastiques et pour le matériel de transport; au Canada, pour les produits pétroliers et pour le caoutchouc et les plastiques.

Dans les industries où existe une relation complémentaire, une hausse de 1 pour cent du capital de R-D aux États-Unis se traduit par une augmentation de l'intensité de la R-D canadienne, qui va d'un minimum d'environ 0,14 pour cent (pour les machines non électriques) à un maximum de 2,85 pour cent (pour les métaux transformés). Dans le sens inverse, une hausse de 1 pour cent du capital investi en R-D au Canada donne lieu à une augmentation de l'intensité de la R-D aux États-Unis variant entre 0,01 pour cent (pour les produits pétroliers) et 0,54 pour cent (pour le papier et les produits dérivés). Pour ce qui est des autres facteurs, nous avons constaté que dans les deux pays, les débordements transfrontaliers entraînent généralement un accroissement de l'intensité du capital matériel et une régression de celles du travail et des consommations intermédiaires.

Les taux de croissance de la productivité totale des facteurs (PTF) ne sont pas très différents entre industries correspondantes du Canada et des États-Unis, mais les écarts qui existent apparaissent clairement dans la décomposition des taux d'ensemble. Aux États-Unis, les débordements intérieurs contribuent en général plus que les débordements transfrontaliers aux gains de productivité. Au Canada, ce sont ces derniers qui ont relativement plus d'effets sur le plan de la productivité, et ils ont une incidence généralement positive sur l'élévation de la PTF : leurs contributions en pourcentage sont étagées entre un minimum de 26 pour cent pour les produits chimiques et un maximum de 100 pour cent pour les aliments et boissons.

Les gains de productivité réalisés aux États-Unis sont en général stimulés par une augmentation du capital investi en R-D au nord de la frontière. Les débordements transfrontaliers en provenance du Canada sont en effet responsables de 33 pour cent du taux de croissance moyen annuel de la productivité totale des facteurs dans l'industrie américaine des produits électriques (ce taux annuel moyen est de 1,9 pour cent dans ce secteur). Les chiffres correspondants de l'effet bénéfique de la R-D canadienne sur le rythme de croissance de la PTF des autres industries outre-frontière sont les suivants : presque 100 pour cent d'un taux de 2,3 pour cent pour les aliments et boissons, 58 pour cent d'un taux de 0,3 pour cent pour les métaux transformés, 5 pour cent d'un taux de 1 pour cent pour les machines non électriques, 8 pour cent d'un taux de 1 pour cent pour les minéraux non métalliques, 1 pour cent d'un taux de 0,3 pour cent pour le papier et les produits connexes, 64 pour cent d'un taux de 1,1 pour cent pour les produits pétroliers et 47 pour cent d'un taux de 0,8 pour cent pour le caoutchouc et les plastiques. On constate donc que le capital de R-D au Canada est à l'origine d'une proportion considérable des gains de productivité de plusieurs secteurs d'activité américains.

En termes réels, après impôts et après déduction des amortissements, les taux de rendement privé sont approximativement de 1,5 pour cent au Canada et de 1,8 pour cent aux États-Unis, c'est-à-dire qu'ils ne diffèrent pas de façon importante l'un de l'autre. En outre, ils sont voisins de 13 pour cent et de 16 pour cent respectivement lorsqu'ils sont calculés en valeurs nominales brutes (avant amortissements) et avant impôts. À cause de l'ampleur non négligeable des débordements intérieurs et transfrontaliers, les taux de rendement social du capital de R-D sont nettement supérieurs aux taux privés dans les deux pays. Au Canada, les débordements transfrontaliers sont généralement responsables d'un pourcentage plus grand du rendement social que les débordements intérieurs, alors que c'est l'inverse aux États-Unis : les taux de rendement social (nominaux, bruts et avant impôts) du Canada vont d'un minimum de 32 pour cent dans l'industrie du matériel de transport à un maximum de 162 pour cent dans celle des machines nonélectriques, et sont de deux fois et demie à douze fois supérieurs aux taux de rendement privé; aux États-Unis, ils varient entre 44 pour cent pour le caoutchouc et les plastiques et 183 pour cent pour les aliments et boissons et sont de trois fois et demie à dix fois plus élevés que les taux de rendement privé.

Ces taux de rendement social peuvent être interprétés de la façon suivante : un accroissement de 100 $ du capital investi en R-D dans un secteur d'activité fait augmenter de 32 $ à 162 $ (selon l'industrie) la production canadienne et de 44 $ à 183 $ la production américaine. Le fait qu'ils soient élevés signifie que le Canada est à l'heure actuelle en situation de net sous-investissement sur le plan de la R-D, en raison des débordements aussi bien intérieurs qu'internationaux.

Les avantages retirés des débordements transfrontaliers de R-D donnent à penser que le gouvernement canadien devrait encourager les transferts internationaux de technologie. Il peut le faire de plusieurs façons : en premier lieu, il conviendrait d'éliminer les obstacles à la vitesse de diffusion des connaissances dans le domaine de la R-D, ainsi que les restrictions à l'importation de matériel de R-D et à l'entrée de chercheurs et d'ingénieurs; en second lieu, le gouvernement devrait ouvrir plus grand les voies de pénétration de la technologie en continuant à promouvoir le libre-échange, à faciliter l'entrée des investissements directs et à encourager plus de sociétés à passer des accords de licence et à former des co-entreprises; en troisième et dernier lieu, il devrait chercher des moyens d'harmoniser ses politiques fiscales avec celles de ses grands partenaires commerciaux pour ce qui est des activités de R-D.

Date de modification :