Archivé — Document de travail No 5 : La transition de l'université au monde du travail : analyse du cheminement de diplômés récents

par Ross Finnie, École d'administration publique, Université Carleton et Statistique Canada, mai 1995


Résumé

Nous avons voulu présenter une analyse descriptive de l'échantillon de diplômés universitaires au niveau du baccalauréat tiré de la base de données « Suivi des diplômés de 1982 », en insistant sur les comparaisons entre les diplômés en sciences naturelles et en génie (SNG) et ceux qui ont obtenu leur diplôme dans des domaines autres que les SNG. (catégorie ou groupe non SNG.), et entre les hommes et les femmes. Le caractère exceptionnel des données et l'ensemble de tableaux de données recoupées et d'analyses de régression portant sur de nombreux aspects du programme d'études et des débuts de carrière nous ont donné un aperçu inédit de la transition de l'école au marché du travail. Cette analyse est particulièrement utile pour l'évaluation du programme Bourses Canada, qui incite les étudiants de niveau universitaire à s'inscrire en génie et en sciences.

Résultats des tableaux de données recoupées

  • La plupart des diplômés travaillent ou sont de retour aux études cinq ans après avoir quitté l'université, bien que certains aient été au chômage pendant un certain temps avant de trouver un emploi. Les taux d'activité varient considérablement par domaine d'études et par sexe. Les diplômés en génie (GEN) et en mathématiques et en physique (MATHPHY) ont le plus haut taux d'emploi à temps plein. Les femmes sont plus susceptibles que les hommes d'occuper un poste à temps partiel.
  • Les diplômés en GEN et en MATHPHY semblent les plus intéressés à acquérir des connaissances spécialisées et des compétences professionnelles. Ils choisissent leur programme d'études en fonction des perspectives de carrière. Les diplômés de la catégorie non SNG accordent plus d'importance à l'acquisition de compétences générales en communication, d'aptitudes sociales et d'une capacité de raisonnement, tandis que les diplômés en agriculture et en biologie (AGRBIO) ressemblent davantage à ceux de la catégorie non SNG qu'aux autres diplômés en sciences. Les femmes affirment qu'elles sont généralement plus préoccupées que les hommes par tous les critères, mais on ne peut pas établir clairement si cette situation est le résultat de choix différents, d'une décision plus mûrement réfléchie ou simplement de la manière dont elles ont répondu aux questions.
  • La satisfaction à l'égard des différents aspects des programmes correspond aux priorités établies avant l'inscription. Les diplômés en GEN et en MATHPHY sont satisfaits des perspectives de carrières mieux ciblées de leurs programmes; les hommes et les femmes du groupe non SNG sont satisfaits du caractère plus général du perfectionnement qu'ils retirent de leur études; le groupe AGRBIO est le moins satisfait parmi les diplômés en SNG pour ce qui est des aspects professionnels du programme, moins satisfait que les diplômés de la catégorie non SNG pour ce qui est de l'apprentissage général et, dans l'ensemble, le moins satisfait de son programme. Les groupes ont exprimé des opinions semblables quant à l'importance de la satisfaction d'apprendre; ils se sont à peu près tous dits satisfaits à ce chapitre.
  • Le rapport entre l'emploi et les études est le plus étroit chez les diplômés en GEN et en MATHPHY, suivis par ceux du groupe non SNG, des diplômés en AGRBIO, tandis que les diplômés en sciences sociales (SCISOC) affichent le plus faible lien entre l'emploi et les études. On observe une tendance générale dans le temps selon laquelle les diplômés dans tous les groupes occupent des emplois plus étroitement en rapport avec leur programme d'études, ce qui est une autre preuve de l'intégration graduelle ou par étapes au marché du travail d'un grand nombre de ces diplômés. Les rapports emploi-études sont semblables chez les hommes et chez les femmes.
  • Les diplômés se disent généralement très satisfaits de leur emploi en général, mais ils sont moins satisfaits de leurs gains. Les diplômés en AGRBIO sont les moins satisfaits à ce chapitre, tandis que le groupe MATHPHY est le plus satisfait et que les diplômés en GEN et du groupe non SNG se situent entre les deux. On n'observe aucune différence entre les hommes et les femmes à ce sujet.
  • L'évaluation générale du programme – le diplômé recommencerait-il si c'était à refaire? – suit dans ses grandes lignes l'évaluation de la satisfaction professionnelle. Les diplômés en GEN et en MATHPHY sont les plus susceptibles de répondre par l'affirmative, suivis par le groupe général non SNG, puis par les diplômés en AGRBIO et par les hommes et les femmes diplômés en SCISOC. La tendance est généralement la même chez les hommes et chez les femmes. Le taux de satisfaction se situe au maximum aux environs des trois quarts, mais un bon 40 pour cent des groupes les moins satisfaits disent qu'ils auraient préféré s'inscrire à un autre programme, bien que personne ne semble regretter sa décision d'être alléà l'université. Le taux de satisfaction est clairement corrélé avec le fait de détenir un emploi à temps plein ou d'être de retour aux études, ce qui donne à penser qu'une politique visant à aider les étudiants à repérer les domaines où ils ont le plus de chances de jouir de bonnes perspectives d'emploi est peut-être valable (bien que la question revête de toute évidence un caractère beaucoup plus complexe que cela).
  • Les diplômés en GEN et en MATHPHY sont regroupés dans quelques professions et industries, tandis que les autres catégories sont plus largement réparties. Les gains moyens et le taux de travail à temps partiel varient de manière significative selon les professions et les industries. Les femmes sont les plus susceptibles d'occuper des emplois à temps partiel. Leurs gains moyens sont presque systématiquement inférieurs à ceux des hommes – parfois la marge est très large, ce qui nous permet de conclure qu'il existe d'importants écarts entre les gains des hommes et ceux des femmes, même après avoir neutralisé les effets attribuables au domaine d'études, à l'industrie et à la profession dans laquelle le diplômé s'est trouvé un emploi.
  • Les diplômés des deux sexes en GEN et en MATHPHY gagnaient significativement plus que leurs homologues du groupe non SNG en 1984, tandis que les diplômés en AGRBIO gagnaient considérablement moins. Mais, en 1987 – seulement trois ans plus tard -, les hommes diplômés en GEN et en MATHPHY gagnaient en moyenne moins que ceux du groupe non SNG, tandis que les femmes dans ces mêmes disciplines avaient en réalité accru légèrement leur avantage par rapport au groupe non SNG de référence.
  • L'écart entre les gains des hommes et ceux des femmes était assez uniforme dans tous les groupes de diplômés en 1984 - aux environs de 10 pour cent lorsqu'on inclut les travailleurs à temps partiel. L'écart s'était accru à tous les niveaux en 1987, mais beaucoup moins chez les diplômés en GEN et en MATHPHY que chez les autres. Il faut donc interpréter l'avantage salarial relatif des femmes en GEN et en MATHPHY comme indiquant que le niveau de leurs gains n'est pas aussi loin derrière celui des hommes que ce que l'on observe dans d'autres domaines. Cinq ans après l'obtention de leur diplôme, l'écart salarial entre les hommes et les femmes est de 20 à 25 pour cent chez les diplômés en AGRBIO et ceux du groupe non SNG, mais seulement d'un peu plus de 10 pour cent dans le cas des diplômés en GEN et en MATHPHY
  • Il est intéressant de comparer ces écarts salariaux entre les hommes et les femmes à leur degré de satisfaction sur le plan la rémunération. Cela pourrait indiquer que les femmes sont satisfaites de leur emploi, et qu'elles sont en fait émunérées de façon équitable. Par ailleurs, il se pourrait qu'elles n'aiment pas leur emploi, mais qu'elles jugent que le salaire est juste dans les circonstances. Enfin, il se pourrait aussi qu'elles soient résignées à gagner moins que les hommes, de sorte que la satisfaction qu'elles expriment s'inscrit dans le contexte d'une résignation générale à l'iniquité salariale.
  • L'écart de rémunération entre les hommes et les femmes est nettement relié aux responsabilités familiales; il est plus élevé parmi les hommes et les femmes qui sont mariés ou qui ont des enfants.

Sommaire de l'analyse de régression

Nous avons fait état des possibilités et des limites générales de l'analyse de régression et les résultats des travaux présentés dans la présente étude ont un caractère descriptif. Pour analyser l'écart de rémunération entre les hommes et les femmes, il nous a fallu constamment choisir entre :

  • l'ajout de variables explicatives aux régressions qui peuvent vraisemblablement expliquer les différences salariales entre les deux sexes; et
  • la crainte que la « neutralisation de certains effets » ne soit elle-même le résultat d'une discrimination, ce qui aurait pour effet de surestimer la part de l'écart que l'on peut « expliquer » (et donc de sous-estimer la part qui pourrait être attribuée à la discrimination).

Nous avons choisi de commencer par des modèles très simples pour donner un aperçu initial de l'écart salarial entre les hommes et les femmes, puis d'ajouter des variables afin de pouvoir décomposer les différences observées.

  • En 1984, les diplômés des deux sexes en GEN et en MATHPHY avaient des revenus nettement supérieurs à ceux des diplômés du groupe non SNG - 16 et 11 pour cent, respectivement -, tandis que les diplômés en AGRBIO gagnaient près de 10 pour cent de moins que ceux du groupe non SNG.
  • Ces écarts initiaux de rémunération selon le domaine d'études sont les même pour les hommes et pour les femmes et ils sont en partie reliés à une participation différente au marché du travail, comme en témoigne l'incidence sur la structure salariale exercée par l'expérience acquise et le travail à temps partiel par rapport au travail à temps plein.
  • L'écart global de rémunération entre les hommes et les femmes s'établissait à environ 14 pour cent en 1984. Le mariage et les enfants expliquent une part importante de l'écart : les résultats initiaux indiquent que les hommes mariés et ceux qui ont des enfants gagnent beaucoup plus que les hommes célibataires et sans enfant. En ce qui concerne les femmes, les effets sont beaucoup moins prononcés. Ils expliquent à peu près la moitié de l'écart salarial entre les hommes et les femmes qui reste après neutralisation des effets du « domaine d'études » et presque la totalité de l'écart que les variables retenues peuvent expliquer.
  • Une proportion importante de l'incidence du mariage et des enfants sur la rémunération peut être reliée aux différences dans la participation au marché du travail. Nous avons notamment constaté que le mariage et les enfants étaient associés à une bonne expérience professionnelle et à des taux supérieurs de travail à temps plein chez les hommes. Les autres effets directs des variables de la situation familiale étaient faibles, mais significatifs. Il faut cependant interpréter avec prudence les rapports de cause à effet.
  • Le rapport entre l'emploi et les études était un déterminant important des gains pour tous les groupes en 1984. Les femmes qui occupaient des emplois directement reliés à leurs études s'en tiraient tout particulièrement bien, et il n'y avait en fait aucun écart entre leurs gains et ceux de leurs confrères.
  • La profession et l'industrie contribuent peu à expliquer l'écart de rémunération entre les hommes et les femmes, mais ces variables sont corrélées aux écarts selon les domaines d'études.
  • L'ajout d'un ensemble complet de variables d'interaction pour tenir compte des différents rapports entre les variables explicatives et les gains des hommes et des femmes amplifie la puissance explicative du modèle des gains de 1984, mais ne modifie en rien les principaux résultats obtenus.
  • En 1987, la structure des gains selon le sexe et le domaine d'études s'était modifiée les hommes diplômés en GEN et en MATHPHY avaient perdu en grande partie l'avantage salarial qu'ils détenaient moins de trois ans auparavant par rapportà leurs homologues du groupe non SNG; les femmes diplômées en GEN et en MATHPHY avaient, quant à elles, vu leurs avantages augmenter (légèrement) au cours de la même période par rapport aux femmes du groupe non SNG. Les gains des diplômés en AGRBIO demeuraient inférieurs à ceux du groupe non SNG, dans à peu près la même proportion qu'auparavant. Nous constatons une fois de plus que ces tendances sont étroitement liées aux différences observées au niveau de l'expérience acquise et à l'incidence du travail à temps partiel dans les diverses disciplines professionnelles.
  • L'écart global de rémunération entre les hommes et les femmes est passé de 14 pour cent en 1984 à 24 pour cent en 1987. L'écart est moindre pour les diplômés en GEN et en MATHPHY en raison des avantages supplémentaires dont bénéficient les femmes dans ces domaines, mais ces dernières gagnaient tout de même moins que les hommes, l'écart étant un peu moins accentué que dans les autres domaines.
  • Environ les deux cinquièmes de l'écart salarial entre les hommes et les femmes en 1987 sont liés au mariage et aux enfants, ce qui donne à penser que ces différences peuvent s'expliquer en grande partie par l'influence des responsabilités familiales sur les gains des hommes et des femmes. Une bonne partie de ces effets sont reliés à des différences au niveau de la participation au marché du travail (expérience, travail à temps partiel par opposition au travail à temps plein, etc.).
  • Tout comme en 1984, les gains sont fortement influencés par le rapport entre l'emploi et les études; contrairement à 1984, l'écart salarial entre les hommes et les femmes est à peu près le même, quel que soit le rapport emploi-études.
  • Les résultats sont en général très robustes pour tout un éventail de spécifications, dont des régressions distinctes selon les études, le sexe et même les études et le sexe. La seule exception est que les effets des variables « mariage » et « enfants », semblent varier selon le domaine d'études, quoique que certains des échantillons soient assez petits. On ne sait pas trop pourquoi il en est ainsi. D'autres travaux de recherche pourraient chercher à expliquer cette conclusion.
  • Des modèles à effets constants furent utilisés afin de neutraliser certaines caractéristiques individuelles non observables qui risqueraient de biaiser les estimations des coefficients, notamment en ce qui a trait aux effets des variables « mariage » et « enfants ». Les résultats portent à croire que le biais semble très prononcé. En particulier, même si les résultats précédents laissent supposer en général que les hommes mariés et pères de famille gagnent davantage que les autres et que l'effet sur les gains des femmes est moins net, les résultats des modèles à effets contants nous portent à penser que les gains des hommes sont très peu influencés par les variables « mariage » et « paternité », tandis que les gains des femmes diminuent dans ce cas.

Les résultats sont pertinents pour les responsables de l'élaboration des politiques. Même si l'analyse en dit peu sur les avantages véritables du programme Bourses Canada, qui incite les étudiants universitaires à poursuivre des études en sciences et en génie, elle permet de brosser un tableau de ces disciplines qui va peut-être à l'encontre des hypothèses de base du programme. S'il existe vraiment une telle demande de diplômés en SNG, pourquoi leurs gains ne sont-iIs pas plus élevés? Cette question vaut en particulier pour l'agronomie et les sciences biologiques, domaines pour lesquels les gains sont systématiquement inférieurs à ceux des autres catégories de SNG et à ceux des diplômés du groupe non SNG. Étant donné que 50 pour cent des bourses sont réservées aux femmes et que la majorité des femmes en SNG se retrouvent dans les domaines de l'AGRBIO, incite-t-on les femmes à se lancer dans des domaines où leur carrière risque de les décevoir'? De plus, ces résultats décevants sont confirmés par la plupart des mesures employées, tant subjectives qu'objectives, pour évaluer le cheminement en matière d'études et les réalisations sur le marché du travail.

Toutefois, les nouvelles ne sont pas toutes mauvaises. Les femmes et les hommes en GEN et en MATHPHY, c'est-à-dire quatre des six catégories universitaires en SNG, gagnent beaucoup plus que les diplômés du groupe non SNG deux ans après l'obtention de leur diplôme et il faut voir dans ce résultat un élément positif en faveur du programme Bourses Canada. En outre, les avantages des femmes en GEN et en MATHPHY se maintiennent toujours cinq ans après l'obtention de leur diplôme, ce qui semblerait confirmer qu'il est justifié d'encourager les fem-rnes à s'inscrire en sciences. Par ailleurs, on constate que les hommes en GEN et en MATHPHY gagnent des salaires équivalant seulement à la moyenne ou légèrement supérieurs à la moyenne dans la dernière année d'analyse, tandis que les hommes et les femmes en AGRBIO gagnent systématiquement moins, comme nous l'avons déjà dit. En somme, quatre des six groupes de boursiers ne font pas mieux que les autres diplômés à long terme, et deux d'entre eux ont sans contredit un rendement médiocre par rapport aux diplômés d'autres disciplines.

Ces résultats ne signifient pas nécessairement que le programme de bourses ne joue pas un rôle utile. En fait, les étudiants les plus performants qui obtiennent des bourses pourraient très bien réussir dans tous ces domaines, et peut-être mieux qu'ailleurs. Ces données ne nous permettent tout simplement pas de déterminer si c'est le cas. Nous ne pouvons pas non plus calculer le rendement social des investissements du gouvernement fédéral dans le programme Bourses Canada, étant donné que le taux de rendement du marché (c'est-à-dire, les gains) n'est pas écessairement égal au taux de rendement social des investissements dans ces domaines d'études. De plus, les données utilisées dans la présente analyse assurent un suivi qui se limite à cinq ans après l'obtention du diplôme et ne s'applique qu'à une seule cohorte; les résultats à long terme ou ceux d'une autre cohorte pourraient être très différents. Il nous faudrait disposer de données sur les boursiers eux-mêmes et, idéalement, sur une période de temps plus longue.

Il n'en demeure pas moins que les résultats dont nous faisons état devraient inciter le lecteur à la réflexion. Il faut peut-être poursuivre les recherches ou mieux adapter le programme Bourses Canada pour que l'argent serve à encourager des étudiants à s'inscrire dans des domaines où ils pourront apporter une contribution valable au bien-être économique du Canada, tout en bénéficiant d'une carrière fructueuse et valorisante sur le plan personnel. Il est à espérer que cette étude contribuera utilement à cet examen. Entre-temps, la diffusion des conclusions de la présente étude permettrait de mieux renseigner les étudiants et de les aider à faire un choix plus éclairé sur leur domaine d'études et sur leur carrière.

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