Archivé — Document de travail No 10 : R-D et croissance de la productivité dans le secteur manufacturier et l'industrie du matériel de communications au Canada

par Jeffrey I. Bernstein, Université Carleton et The National Bureau of Economic Research, juin 1996


Résumé

La productivité et les facteurs de production sont les deux sources de croissance de la production dans une économie. La croissance de la productivité est généralement attribuable au progrès technologique, aux économies d'échelle et aux autres sources de gains d'efficience qui font sentir leurs effets avec le temps. De fait, il est important pour une société d'avoir un taux stable et positif de croissance de la productivité à long terme parce que les gains connexes contribuent à l'amélioration du niveau de vie.

Ce sont principalement les progrès réalisés dans l'état des connaissances, par le mécanisme du changement technologique, qui déterminent la croissance de la productivité en longue période; les investissements en recherche et développement (R-D) contribuent directement à l'accumulation du savoir. Les investissements en R-D donnent lieu à de nouveaux produits et procédés de production et, ainsi, contribuent à l'amélioration de la productivité. Un trait distinctif des investissements en R-D est que les avantages qui en découlent se diffusent parmi les entreprises et les organisations. La croissance de la productivité dans une industrie dépend donc de ses propres activités de R-D mais aussi des efforts de R-D des autres secteurs générateurs de connaissances. Cela signifie que la croissance de la productivité est déterminée par le total cumulatif des activités de R-D. L'importance des retombées de la R-D en tant que moteur de la croissance de la productivité a suscité un intérêt croissant à l'égard des sources de ces retombées. On a observé par ailleurs que les secteurs de haute technologie ont des taux relativement élevés de croissance de la productivité et constituent d'importantes sources de retombées de la R-D. Les entreprises qui évoluent dans l'industrie canadienne du matériel de communications et les autres industries de matériel électronique sont des centres d'activités fondées sur le savoir. Par conséquent, ce secteur est un bon candidat pour entreprendre un examen du rôle de l'investissement en R-D comme source d'amélioration de la productivité.

Dans le présent document, nous abordons trois grandes questions.

La première question a trait à l'estimation des effets des retombées de la R-D de l'industrie du matériel de communications sur la structure de production ou l'intensité des facteurs (c.-à-d., les ratios travail/production, intrants intermédiaires/production, capital physique/production et capital de R-D/production) dans le secteur de la fabrication au Canada (mesuré en excluant le secteur du matériel de communications). En outre, parce que les retombées en provenance des États-Unis ont une incidence significative sur les besoins en facteurs au Canada, celles émanant du secteur manufacturier américain ont aussi été prises en compte. Afin de déterminer si la structure de production de l'industrie du matériel des communications diffère de celle des autres industries manufacturières, les effets des retombées de la R-D sur l'intensité des facteurs dans cette industrie ont aussi été estimés. Dans ce cas, les retombées de la R-D proviennent à la fois du secteur manufacturier canadien et de l'industrie des produits électriques aux États-Unis.

La deuxième question est liée à la contribution des retombées de la R-D à la croissance de la productivité. La croissance de la productivité dans le secteur manufacturier canadien est mesurée et décomposée afin de préciser les sources de cette croissance et, en particulier, la contribution des retombées provenant de l'industrie du matériel de communications et du secteur manufacturier américain. En outre, le document renferme une analyse de la croissance de la productivité dans l'industrie du matériel de communications, où les retombées proviennent à la fois du secteur manufacturier canadien et de l'industrie américaine des produits électriques. Les résultats de ces analyses nous permettent de voir dans quelle mesure l'accumulation du capital de R-D parmi les producteurs d'un segment de l'économie influe sur la croissance de la productivité des producteurs d'autres secteurs ou industries.

Avec les deux premières questions, nous traitons des effets des retombées de la R-D du point de vue de l'utilisateur ou du bénéficiaire de ces retombées. Si nous tournons notre attention vers les sources des retombées, notre troisième question porte sur l'estimation des taux de rendement privé et social du capital de R-D. Le taux de rendement privé mesure les avantages qui échoient aux auteurs des activités de R-D, tandis que le taux de rendement social mesure les avantages que retirent les utilisateurs de ces investissements.

Plusieurs conclusions se dégagent de notre étude.

Premièrement, entre 1966 et 1991, le taux annuel moyen de croissance de la productivité dans l'industrie du matériel de communications a été de 1,24 pour cent, tandis qu'il a été de 0,50 pour cent dans le secteur manufacturier. Ainsi, le taux de croissance de la productivité dans l'industrie du matériel de communications a été 150 pour cent plus élevé que le taux observé dans le secteur manufacturier. De plus, contrairement au secteur manufacturier (où il y a eu ralentissement de la productivité après 1973 — le taux moyen est passé de 1,08 pour cent à 0,23 pour cent), la croissance annuelle moyenne de la productivité dans l'industrie du matériel de communications a augmenté de 46 pour cent, passant de 0,94 pour cent à 1,37 pour cent.

Deuxièmement, en tant que source de retombées, l'industrie du matériel de communications agit sur la structure de production (c.-à-d. l'intensité des facteurs) du secteur manufacturier. De fait, on a estimé qu'une expansion de 1 pour cent du capital de R-D dans l'industrie du matériel de communications entraînait un accroissement de 0,15 pour cent de l'intensité des connaissances dans l'ensemble du secteur manufacturier. Cet ordre de grandeur est important si l'on songe que l'effet provient d'une seule industrie de la classification type des industries (CTI) à trois chiffres. En outre, les retombées de l'industrie du matériel de communications réduisent l'intensité des facteurs liés au capital physique, au travail et aux intrants intermédiaires (par exemple, les matériaux).

Pour ce qui est de leur importance relative, les retombées de la R-D du secteur manufacturier américain ont un impact plus important sur l'intensité des facteurs dans le secteur manufacturier canadien que les retombées provenant de l'industrie du matériel de communications. Il faut signaler que les intrants liés au capital de R-D des secteurs manufacturiers des deux économies nord-américaines sont substituts. Une augmentation de 1 pour cent du capital de R-D dans le secteur manufacturier américain entraîne une diminution de 0,52 pour cent de l'intensité du facteur correspondant aux connaissances locales dans l'industrie manufacturière canadienne.

Troisièmement, les intensités des facteurs dans l'industrie du matériel de communications au Canada subissent l'influence des retombées émanant à la fois du secteur manufacturier canadien et de l'industrie des produits électriques américaine. Ces deux sources de retombées réduisent les intensités des facteurs travail et intrants intermédiaires tout en accroissant l'intensité du facteur capital physique. Cependant, les retombées du secteur manufacturier canadien ont pour effet de réduire l'intensité de la R-D dans l'industrie du matériel de communications. Une hausse de 1 pour cent du capital de R-D dans le secteur manufacturier canadien entraîne une baisse de 0,38 pour cent de l'intensité de la R-D dans l'industrie du matériel de communications. Si nous combinons les résultats des retombées de l'industrie du matériel de communications et du secteur manufacturier, on constate qu'une expansion du capital de R-D dans l'industrie du matériel de communications a pour effet d'accroître l'intensité de la R-D de la production manufacturière. Ce résultat atténue donc le besoin (tous les autres éléments étant maintenus constants) d'une expansion supplémentaire de la R-D dans l'industrie du matériel de communications. Les retombées de l'industrie des produits électriques aux États-Unis accentuent l'intensité de la R-D dans l'industrie du matériel de communications au Canada. Par conséquent, les stocks de capital de R-D sont complémentaires entre ces deux industries. En outre, le capital de R-D de l'industrie des produits électriques aux États-Unis a une incidence plus grande sur la structure de production de l'industrie du matériel de communications au Canada que le capital de R-D du secteur manufacturier canadien. Ainsi, un accroissement de 1 pour cent du capital de R-D dans l'industrie américaine des produits électriques engendre une hausse de l'intensité de R-D de 0,65 pour cent dans l'industrie canadienne du matériel de communications.

Quatrièmement, l'industrie du matériel de communications est une source importante de gains de productivité pour le secteur manufacturier canadien. Entre 1966 et 1991, environ 8,5 pour cent du taux de croissance annuel moyen de productivité dans le secteur manufacturier était attribuable aux etombées émanant de l'industrie du matériel de communications. Qui plus est, cette contribution a augmenté au cours de la période postérieure à 1973, lorsque s'est amorcé le ralentissement de la productivité. Ainsi, ces retombées ont contribué à limiter l'érosion de la performance du secteur manufacturier canadien sur le plan de la productivité. Mais il faut reconnaître que les retombées du secteur manufacturier américain ont été la principale source de croissance de la productivité au Canada — représentant 76 pour cent du taux annuel moyen de croissance de la productivité. Les retombées du secteur manufacturier canadien et de l'industrie américaine des produits électriques ont contribué à la croissance de la productivité dans l'industrie canadienne du matériel de communications. Les retombées du secteur manufacturier canadien n'ont représenté qu'environ 6 pour cent de la croissance de la productivité, celles émanant des États-Unis dominant largement les premières. Mais ce sont les économies d'échelle liées à la croissance de la production qui ont constitué le principal facteur de croissance de la productivité dans l'industrie du matériel de communications au Canada, avec 65 pour cent du total.

Cinquièmement, le fait que l'industrie du matériel de communications et le secteur manufacturier canadiens soient des sources de gains de productivité signifie que leur capital de R-D engendre des rendements privés excédentaires. Le taux de rendement privé, avant impôt et amortissement, du capital de R-D a été, en moyenne, de 17 pour cent entre 1966 et 1991. Le taux de rendement social du capital de R-D dans l'industrie du matériel de communications au Canada est estimé à 50 pour cent, ce qui est 225 pour cent plus élevé que le taux de rendement privé. Le taux de rendement social du capital de R-D du secteur manufacturier canadien est estimé à 21 pour cent, ce qui est 24 pour cent plus élevé que le taux de rendement privé correspondant. Ces écarts font ressortir un sous-investissement en R-D. Cependant, cela ne signifie pas que les gouvernements devraient accorder un statut particulier à l'industrie canadienne du matériel de communications. Malgré le fait que cette industrie se distingue par des taux de croissance annuelle de la productivité et un taux de rendement social élevés, il y a d'autres industries manufacturières où le taux de rendement social du capital de R-D dépasse le taux de rendement privé.

Enfin, on devrait encourager l'investissement dans la R-D par des mesures privilégiant la formation de capital de R-D, mais sans cibler une ou des industries en particulier. Plusieurs possibilités s'offrent à cet égard. L'État pourrait diffuser des renseignements qui facilitent les co-entreprises axées sur le développement de nouveaux produits, des projets de recherche ou des «  laboratoires  » exploités conjointement. Les lois et les règlements pourraient être modifiés en vue de réduire les coûts de transaction associés à ces co-entreprises. En outre, en réduisant le fardeau législatif/réglementaire, on favoriserait d'autres mécanismes, moins directs, d'internalisation des retombées de la R-D. Les accords de licences constituent un exemple à cet égard.

Les dépenses fiscales et les subventions sont d'autres mesures qui sont ou qui pourraient être orientées vers la formation de capital de R-D. Il est important de reconnaître que toute analyse des coûts et des avantages relatifs des politiques fiscales de l'État en matière d'investissement en R-D doit tenir compte des retombées de la R-D. Autrement, les avantages qui se rattachent à ces politiques se trouvent sous-estimés, non seulement pour ce qui est de la mesure dans laquelle elles favorisent l'investissement en R-D, mais aussi de leur contribution à l'amélioration du niveau de vie par le jeu de taux plus élevés de croissance de la productivité.

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