Archivé — Le Canada au 21e siècle : Document No 5 : Investissement : les défis à relever au Canada

par Ronald P.M. Giammarino, Université de la Colombie-Britannique, dans le cadre d'un contrat avec Industrie Canada, 1998


Sommaire

La présente étude a pour objet de préciser les défis que devront relever les Canadiens au cours des dix à quinze prochaines années en vue de créer et d'exploiter des occasions d'investir. Étant l'activité qui mène à la formation de capital, l'investissement est un agent important de la croissance de la productivité et de la production. La formation de capital augmente la productivité du travail et le revenu car elle fournit les outils qui permettent de démultiplier les efforts de façon à augmenter la production. Le rapport traite d'abord du rôle de l'investissement dans l'économie canadienne, puis des tendances observées au Canada et dans d'autres pays.

Au milieu des années 70, l'industrie canadienne a accusé une forte baisse de productivité comparable à celle observée dans la plupart des pays industrialisés. Cette baisse donne à penser que le niveau d'investissement au Canada était peut-être faible. Cependant, alors que la productivité s'est stabilisée ou légèrement améliorée dans d'autres pays développés au cours des quinze dernières années, au Canada, la croissance de la productivité de la main-d'oeuvre a été inférieure à la moyenne et la productivité globale des facteurs de production a effectivement diminué. Les raisons de cette détérioration ne sont pas claires. La diminution de l'investissement en général, et au titre de la R-D en particulier, pourrait expliquer partiellement ce recul. De surcroît, des données plus récentes laissent entendre que la structure industrielle du Canada n'a pas évolué aussi rapidement que celle d'autres pays vers les domaines de pointe, à valeur plus grande.

Ni le faible niveau d'investissement, ni la composition particulière de l'investissement ne devrait être, en soi, une source de préoccupation, car il se pourrait que les occasions d'investir ne soient pas aussi prometteuses au Canada qu'ailleurs. On irait, certes, à l'encontre du but recherché en encourageant l'investissement dans des projets à faible rendement. En revanche, il arrive que des effets externes ou des échecs du marché entravent l'investissement. Or, quand la baisse de productivité, surtout par comparaison à d'autres pays développés, est le reflet de pareils obstacles, il est possible d'améliorer la situation. Par conséquent, la présente étude vise à repérer les obstacles susceptibles d'entraver l'investissement aujourd'hui ou dans l'avenir, afin de préciser les défis qu'il faudra relever à moyen terme.

Une grande tendance et un concept important sous-tendent la présente étude de l'articulation de la politique en matière d'investissement qui prévaudra au Canada. La tendance est celle de l'accroissement de la mobilité des facteurs de production et de l'intégration internationale observée sur les marchés mondiaux. Le choix des investissements par les sociétés canadiennes et le choix des politiques par le gouvernement doivent tenir compte à la fois des problèmes que pose la mondialisation et des possibilités qu'elle offre. Le concept sous-jacent est celui selon lequel, en général, les meilleures décisions en matière d'investissement sont prises par des personnes qui répondent aux signaux du marché. Par le passé, il était courant que les responsables de l'élaboration des politiques examinent les domaines ayant une incidence importante sur la croissance économique et qu'ils conçoivent des mesures d'incitation à l'investissement ou à l'épargne pour stimuler l'activité dans ces domaines. Mais il est peu probable que cette stratégie donne de bons résultats dans l'avenir. En premier lieu, les expériences antérieures ne donnent aucune preuve qu'elle est efficace. Plus précisément, dans la plupart des cas, il y a peu de raisons de croire que les stratèges puissent prendre de meilleures décisions que les sociétés privées ou les particuliers en matière d'investissement. Par exemple, il semble que les efforts en vue de stimuler l'investissement dans la R-D ont échoué et que le Canada a tardé à investir dans les nouvelles technologies. De surcroît, l'offre d'encouragements à un secteur particulier est une mesure qui a été et continuera d'être contestée par nos partenaires commerciaux.

Cela ne signifie toutefois pas que les stratèges ne disposent d'aucun moyen d'améliorer la situation en matière d'investissement; les sections qui suivent décrivent certains domaines prometteurs. Cependant, il convient de souligner ici, de façon générale, que les responsables de l'élaboration des politiques devraient se préoccuper moins de décisions particulières et accorder plus d'importance à l'environnement décisionnel. Le défi consiste à trouver de nouveaux moyens de soutenir l'investissement. À cet égard, il faudrait offrir moins d'encouragements directs et accorder plus d'importance à la coordination internationale des politiques, à la réglementation et à l'investissement public.

Suit la description des principaux défis qui se posent dans les domaines où le marché ne tire pas toujours pleinement parti des possibilités d'investissement à cause de facteurs externes ou d'échecs du marché.

  • L'intensification de la mondialisation augmentera la mobilité des facteurs de production : en particulier, le flux d'investissement se concentrera de plus en plus là où le rendement global est le plus élevé. Ce rendement inclura des composantes pécuniaires et non pécuniaires, de sorte que nombre d'investissements, surtout ceux qui dépendent du capital humain, auront lieu où les coûts d'exploitation sont faibles et où la qualité de la vie est bonne. Le défi consiste à s'assurer que le Canada fasse les investissements dans l'infrastructure qui sont nécessaires pour maintenir un haut niveau de vie et pour augmenter l'efficacité du capital et de la main-d'oeuvre. Il se pourrait que le marché ne soit pas tout seulà relever le défi, car l'augmentation de l'infrastructure procure un avantage direct aux Canadiens qui utilisent ces investissements et un avantage indirect en attirant les investisseurs. Par exemple, en augmentant le niveau de scolarité de la population active, non seulement on rehausse le niveau de vie du Canadien moyen, mais on rend aussi l'investissement au Canada plus intéressant.
  • Il est prouvé que l'investissement, particulièrement dans la R-D, a des retombées bénéfiques pour bon nombre d'entreprises, outre l'investisseur initial. Donc, la valeur sociale de certains investissements excède celle des avantages privés, ce qui permet de justifier les subventionsà l'investissement. Cependant, on sait aussi que les retombées internationales sur le plan des connaissances sont considérables, de sorte que subventionner l'investissement dans un pays pourrait signifier subventionner un transfert de connaissances à un autre. Le défi consiste à remplacer les subventions directes par des mécanismes internationaux qui permettent aux investisseurs de capter une part plus grande du revenu global de leurs investissements. Ces mécanismes pourraient notamment viser à mieux coordonner et faire respecter les lois destinées à protéger les brevets et d'autres droits de propriété. Ou bien, ils pourraient avoir pour but de faciliter la collaboration internationale dans les domaines de la recherche fondamentale et de la R-D, de sorte que les réseaux privés se chargent de protéger les bénéfices de l'investissement.
  • L'importance et la complexité des problèmes environnementaux et de leur incidence sur le choix des investissements augmenteront à mesure que le Canada s'adaptera à des marchés plus ouverts. En tant que pays riche et développé, le Canada pourrait choisir de surpasser les normes internationales de protection de l'environnement en consacrant plus de ressources à l'amélioration et à la protection de son patrimoine environnemental. Cependant, imposer des normes plus strictes pourrait désavantager concurrentiellement les entreprises canadiennes et causer des fuites de capitaux. Le problème qui se pose aux responsables de l'élaboration des politiques est celui de soutenir les activités d'investissement du secteur privé tout en faisant des choix sociaux particuliers. Le défi consiste à assurer simultanément que les coûts de base des entreprises soient concurrentiels et que les choix politiques du Canada soient respectés. Pour cela, il faudra concevoir de nouvelles mesures d'incitation à l'intention des entreprises. Par exemple, si l'articulation de la politique encourage les entreprises canadiennes à excéder les normes internationales de protection de l'environnement, il vaut mieux subventionner les entreprises qui subissent les coûts du dépassement des normes, plutôt que leur imposer les normes et l'augmentation concomitante des coûts de base.
  • La façon dont les gestionnaires canadiens évaluent les possibilités d'investissement explique pourquoi le niveau d'investissement en général, et dans la R-D en particulier, est faible et pourquoi le transfert des ressources des domaines peu spécialisés vers les domaines de pointe est lent. D'aucuns pensent que les gestionnaires canadiens sous-investissent dans les projets risqués, à long terme, principalement parce qu'ils sont peu enclins à prendre des risques. Cependant, la diversification des possibilités d'investissement, sur la scène tant nationale qu'internationale, infirme cette théorie. Une autre explication serait que les gestionnaires ont aujourd'hui tendance à avoir la vue courte parce qu'ils sous-estiment les avantages à long terme des investissements. À cela, les gestionnaires réfutent souvent qu'ils évaluent correctement les possibilités, mais que le comportement des marchés financiers contemporains les décourage d'investir à long terme. Selon eux, le fait que l'investissement dans un projet à long terme réduise les profits courants risque de faire baisser le prix des actions et de susciter une offre publique d'achat hostile. Par conséquent, certains gestionnaires soutiennent qu'ils doivent rejeter des investissements à long terme intéressants (comme l'investissement dans des nouvelles technologies) au profit d'investissements moins valables dont les gains pécuniaires sont plus immédiats (comme l'investissement dans l'extraction de ressources).
  • Il n'existe aucune preuve que les marchés financiers n'accordent aucune valeur à l'investissement à long terme. En outre, on n'a pas pu démontrer que la menace d'une offre publique d'achat hostile influe considérablement sur les investissements à long terme. Cependant, on possède des preuves que les gestionnaires canadiens appliquent des méthodes d'évaluation qui ont la réputation de produire des chiffres erronées. Il pourrait s'agir là d'un des facteurs qui empêchent les gestionnaires de reconnaître la valeur intrinsèque des projets risquésà long terme. Le défi consiste à intensifier les pressions concurrentielles qui s'exercent sur les gestionnaires canadiens, afin de les inciter à poursuivre énergiquement les possibilités d'investissement intéressantes. Pour cela, il faudra permettre à la concurrence de saisir les occasions d'investissement et rendre le marché de la prise de contrôle d'entreprise (marché des offres publiques d'achat) plus concurrentiel. Les responsables de l'élaboration des politiques devront passer en revue les restrictions quant à la propriété, les lignes directrices concernant le gouvernement d'entreprise, les obstacles à l'accès aux marchés financiers et les barrières à l'entrée sur les marchés des produits.
  • La réglementation des marchés financiers influe également sur les décisions que prennent les entreprises. Par exemple, les prêts bancaires représentent une voie importante d'investissement des ressources. Or, il est généralement reconnu que le règlement sur l'assurance-dépôts peut fausser considérablement les modalités de prêt bancaire. Le défi consiste à mettre en place un système qui permet d'évaluer et d'améliorer régulièrement et de façon cohérente la réglementation des marchés financiers.
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