Archivé — Le Canada au 21e siècle : Document No 1 : Tendances mondiales : 1980–2015 et au delà

par J. Bradford De Long, Université de la Californie à Berkeley, dans le cadre d'un contrat avec Industrie Canada, 1998


Sommaire

Deux courants ont dominé l'évolution de l'économie mondiale au cours des deux dernières décennies et vont sûrement dominer l'évolution économique mondiale pendant au moins les deux prochaines décennies. Le premier courant consiste en l'accroissement de l'intégration internationale de l'économie mondiale — ce que l'on appelle souvent la « mondialisation ». Le deuxième courant est le ralentissement de la productivité à l'échelle mondiale qui a frappé les économies industrielles au milieu des années 70 et qui a culminé par le « grand boom keynésien » de la première génération qui a suivi la Deuxième Guerre mondiale.

D'autres facteurs ont également influé de manière importante sur l'économie mondiale au cours des vingt dernières années : les préoccupations croissantes à l'égard de l'écologie, le démantèlement de l'Union soviétique, de même que l'industrialisation extraordinairement rapide de l'Asie de l'Est. On pourrait citer de nombreux autres exemples. Tous ces facteurs ont aussi eu une incidence sur l'avenir du Canada. Toutefois, ces facteurs jouent un rôle secondaire par rapport à l'intégration croissante de l'économie mondiale, d'une part, et au ralentissement mondial de la croissance de la productivité globale, d'autre part.

Que pourrait nous réserver l'avenir ? Quelle incidence les changements économiques futurs auront-ils sur le Canada, un pays riche et industrialisé, pourvu en ressources naturelles, ayant une économie très ouverte et marqué par une forte tradition sociale-démocrate ?

Les meilleures prédictions reposent sur une extrapolation de l'incidence de ces deux principaux facteurs, car à ce jour, du moins, il n'y a pas d'indice indiquant qu'ils ne s'appliquent plus. L'intégration croissante de l'économie mondiale est, dans une certaine mesure, déjà de l'histoire ancienne, car l'économie mondiale s'est déjà « mondialisée ». En effet, au cours des décennies d'avant 1914, les indices d'intégration économique, comme la part totale des produits économiques transportés par la voie des mers à l'échelle mondiale ou la proportion des investissements transfrontaliers, étaient aussi importants sinon plus élevés qu'ils ne le sont actuellement. Le Canada a connu un essor sous le régime de l'étalon-or avant la Première Guerre mondiale, soit la dernière expérience de « mondialisation » de l'économie mondiale : les capitaux provenant de l'étranger servaient à financer les infrastructures et les industries, particulièrement l'industrie de l'alimentation et de la transformation des ressources; les marchés de la Grande-Bretagne et de l'Europe continentale étaient disposés à payer des prix élevés pour les produits d'exportation canadiens qui circulaient de plus en plus. Ainsi, la mondialisation d'avant la Première Guerre mondiale représente l'âge d'or de la croissance.

Aujourd'hui, la « mondialisation » est différente sous plusieurs aspects importants : elle représente une économie mondiale de « grande amplitude » plutôt que de « faible amplitude ». Avant 1914, on pouvait acheter des valeurs mobilières étrangères, sans toutefois pouvoir exercer de prise de contrôle au-delà des frontières nationales. De plus, on pouvait importer des produits étrangers, sans toutefois pouvoir utiliser ses propres connaissances sur les procédés de production et la demande des consommateurs pour réduire les coûts et améliorer la qualité des produits fabriqués par les fournisseurs étrangers. Enfin, on pouvait transmettre de l'information à la vitesse de la lumière, mais seulement les informations importantes, et non les données sur le contexte environnant et certainement pas les détails qui façonnent de plus en plus le monde en une seule et même culture.

Par conséquent, la nouvelle « mondialisation » sera différente de l'ancienne; toutefois, nous ne savons pas encore de quelle manière les différences auront un effet significatif. Mais on peut prédire avec prudence que le retour d'une économie mondiale intégrée correspondra au retour de quatre processus très familiers dans le contexte de l'histoire économique :

  • Le déclin de l'autonomie macro-économique : en général, les pays perdent de plus en plus leur capacité à gérer leur macro-économie en vue d'atteindre des objectifs nationaux. Les économies très ouvertes comme celle du Canada ont bénéficié d'un degré relativement limité d'autonomie macro-économique depuis la fin des années 50 et du retour à la convertibilité totale des devises à l'échelle mondiale. Pourtant, même une autonomie limitée s'est avérée un outil puissant que les gouvernements ont utilisé pour gérer leur économie. Or, cette autonomie limitée s'amenuise à vue d'oeil. L'intégration accrue diminue la capacité des politiques budgétaires d'influer sur la demande des produits intérieurs et force ainsi les responsables de la politique monétaire à juguler les trop grandes fluctuations des taux de change.
  • La réapparition d'importants flux de capitaux à l'échelle internationale : cela permet aux pays qui adoptent des politiques économiques prudentes de croître rapidement, car ils attirent les investissements étrangers (cela fait aussi en sorte que les pays qui ont adopté des politiques économiques imprudentes stagnent). Le Canada a été l'un des principaux bénéficiaires des grands flux de capitaux d'avant la Première Guerre mondiale (par rapport à l'économie mondiale d'alors, qui était beaucoup moins étendue). Ce pays devrait être également un des principaux bénéficiaires des flux de capitaux à venir dans l' éventualité d'une augmentation générale des prix des ressources naturelles, qui permettrait aux industries d'extraction des ressources de prospérer. Cependant, la réapparition des grands flux internationaux de capitaux accroît également la fréquence et les conséquences destructrices possibles des crises financières internationales.
  • La crise du mouvement ouvrier mondial : le mouvement ouvrier est confronté à son plus grand défi historique au moment où les industries réparties entre les pays exigent des efforts d'organisation à l'échelle internationale, au même titre que, avant la Deuxième Guerre mondiale, les industries réparties entre les provinces exigeaient des efforts d'organisation à l'échelle nationale. Le mouvement syndical pourrait ou non être en mesure de relever ce défi; nous pouvons envisager un avenir où la répartition des revenus sera davantage inégale dans les pays industriels mais où l'économie peut avoir une plus grande efficacité statique. La tradition canadienne de social-démocratie pourrait donc être menacée au cours de la prochaine génération.

Le ralentissement mondial de la croissance de la productivité, qui a débuté au milieu des années 70, a ralenti la productivité des principaux centres industriels, et ce, au Canada, en Europe, aux États-Unis et au Japon, passant d'un taux de croissance officiel de 3 pour cent par année à environ 1 pour cent par année. Par le passé, il fallait environ 24 ans pour que le niveau de vie double dans les principaux centres industriels de l'économie mondiale. Dorénavant, 72 ans ou plus sont nécessaires pour que le niveau de vie double. Ainsi, environ la moitié de la croissance économique que la génération actuelle pouvait raisonnablement prévoir s'est volatilisée.

Les causes de ce ralentissement de la croissance de la productivité ne font pas encore l'unanimité. Elles représentent fort probablement un petit nombre de facteurs indépendants.

Même si chacune des causes probables est à peine visible, prises ensemble elles ont eu un effet important. Voici quelques exemples :

  • Des revenus à demi stagnants provoquent la méfiance à l'égard de tous les gouvernements. La politique se montre sous un jour peu favorable.
  • L'ère des attentes réduites signifie la fin de l'expansion du système d'aide sociale et sonne ainsi le glas de la social-démocratie en tant que force politique.
  • Les promesses sociales-démocrates qui reposaient sur la continuation d'un taux de croissance annuel de la productivité de l'ordre de 3 pour cent ne peuvent plus être tenues.

Le premier de ces effets rend beaucoup plus difficile la recherche de solutions à la crise financière qui guette l'État-providence. Le deuxième effet pourrait bien signifier la fin de ce qui a été le principal mouvement politique dans les démocraties industrielles pendant pratiquement tout le siècle actuel. Le troisième effet exige quant à lui une intervention audacieuse et décisive de la part des gouvernements des démocraties industrielles, qui sont sans gouverne et qui inspirent peu confiance.

En tenant compte des deux principales tendances de la mondialisation et des répercussions du ralentissement de la productivité susceptibles d'avoir le plus grand impact et des autres facteurs dont l'importance est difficile à déterminer à cette étape-ci, la deuxième partie du présent essai renferme un tableau général de trois scénarios d'avenir qui pourraient se concrétiser.

Dans le premier scénario, l'Asie de l'Est parvient à dominer l'économie mondiale à court terme. Dans le deuxième, la fin de la Guerre froide et l'inégalité grandissante provoquent la fin de l'ère du libre-échange. Dans le troisième scénario, les crises financières internationales augmentent en virulence et en fréquence et on assiste à des récessions et à des dépressions plus importantes et plus ravageuses.

Dans le premier scénario, les problèmes d'ajustement structurel deviennent urgents au fur et à mesure que l'économie mondiale doit s'adapter au rythme de l'Asie de l'Est. L'évolution de l'ancien centre industriel, passant d'une économie manufacturière à des économies axées sur les services, l'exportation et l'information s'accélère. Cependant, au cours des dernières décennies, les gouvernements des démocraties industrielles ne se sont pas couverts de gloire en gérant les activités d'adaptation structurelle et de réaffectation de la main-d'oeuvre.

Dans le deuxième scénario, différents problèmes d'ajustement structurel se manifestent et deviennent urgents. Le retrait des économies mondiales du système de libre-échange exige une diminution des industries d'exportation de chaque économie et l'expansion des industries concurrençant les importations de chaque pays. Les gouvernements nationaux doivent lutter pour limiter les dommages causés par une division internationale du travail en déclin : au cours des années 20 et 30, les gouvernements confrontés à des situations semblables ont pour la plupart échoué.

Dans le troisième scénario, la santé à long terme de l'économie mondiale repose sur la capacité des banques centrales et des ministères des finances de collaborer pour faire en sorte que la crainte des conséquences des crises financières futures ne limite pas les investissements ni la croissance économique.

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