Archivé — Perspectives sur le libre-échange nord-américain : Document No 4 : Évolution du profil sectoriel et professionnel du commerce international du Canada

par Peter Dungan et Steve Murphy, Université de Toronto, avril 1999


Sommaire

Cette étude vise à examiner en détail la composition industrielle et professionnelle des exportations et des importations canadiennes en 1997 et à voir comment elle a évolué depuis 1961. Certaines questions importantes sous-tendent l'étude : Quelle proportion de l'emploi au Canada est associée aux exportations et comment la situation a-t-elle évolué au cours des trois dernières décennies? Dans quelle mesure les exportations canadiennes et l'emploi lié aux exportations dépendent-ils des matières premières et dans quelle mesure nos exportations ont-elles évolué vers la fabrication tertiaire et les services? Même si l'on observe une telle tendance, ses répercussions sur la composition professionnelle ne ressortent pas clairement : certains emplois du secteur primaire nécessitent des compétences considérables et sont très bien rémunérés, tandis que certains emplois du secteur manufacturier et des services ne demandent que peu de compétences et sont mal rémunérés. Dans quelle mesure la composition de l'emploi lié aux exportations canadiennes, sous l'angle de la scolarité et des compétences, a-t-elle évolué avec le temps et par rapport à l'emploi dans l'ensemble de l'économie? Du côté des importations, nous retrouvons la notion largement répandue selon laquelle une économie plus ouverte et une plus grande dépendance à l'égard des importations ont eu pour effet de réduire le nombre d'emplois peu spécialisés au Canada et ont abaissé les revenus des travailleurs les moins qualifiés. Dans quelle mesure pouvons-nous retracer une telle tendance dans les données de la période 1961–1997?

Les auteurs ont fait appel aux techniques d'analyse entrées-sorties pour répondre à ces questions et l'étude est enrichie de données sectorielles détaillées sur la scolarité provenant du Système de projections des professions au Canada (SPPC). Ils sont partis des études antérieures réalisées à Industrie Canada et ailleurs en utilisant des tableaux entrées-sorties annuels pour 1961 à 1992 et des données détaillées supplémentaires pour prolonger l'analyse jusqu'à 1997, en s'appuyant sur une désagrégation industrielle un peu plus étendue. Les résultats sont présentés sous forme tant agrégée que désagrégée, accompagnés de divers tests de sensibilité et d'une décompositions des sources des changements observés dans l'emploi lié aux exportations et au « remplacement des importations » au cours de la période 1961–1997.

Principales constatations

  • Si la part des exportations et des importations dans l'économie canadienne a enregistré une forte croissance depuis 1961 — et plus particulièrement au cours des années 90 – la progression de la part de l'emploi attribuable aux exportations (ou « déplacée » par les importations) a été beaucoup moins rapide. La principale explication réside du côté de la pénétration des importations : aujourd'hui, les exportations ont un contenu en importations beaucoup plus élevé sous forme d'intrants intermédiaires que par le passé. Dans le cas des importations, si celles-ci devaient également être produites au Canada, la technologie actuelle nécessiterait un apport beaucoup plus important en intrants intermédiaires importés que dans les années 60.
  • Lorsque les résultats sectoriels détaillés sont agrégés, les exportations canadiennes se retrouvent toujours au-dessus de la moyenne de la production totale du secteur des entreprises pour ce qui est de la productivité de la main-d'oeuvre — en particulier lorsque l'effet de l'agriculture dans les années 60 est neutralisé. Cependant, cette productivité relativement élevée de la main-d'oeuvre dans le secteur des exportations ne révèle pratiquement aucune tendance à la hausse. Parallèlement à une productivité plus élevée de la main-d'oeuvre, on retrouve un rendement plus élevé du facteur travail dans le secteur d'exportation; mais encore une fois, cette performance relative des exportations ne révèle pratiquement aucune tendance temporelle. Étant donné que la part de l'emploi attribuable aux exportations a augmenté progressivement, nous pouvons en conclure que les exportations contribuent à relever à la fois le niveau global de la productivité de la main-d'oeuvre au Canada et le rendement du facteur travail.
  • Les sources de changement de la composition de l'emploi lié aux exportations canadiennes sont principalement la composition des exportations finales et le degré de pénétration des importations au niveau des intrants intermédiaires. De façon générale, les variations intersectorielles au niveau de la productivité relative de la main-d'oeuvre, c'est-à-dire le « changement technique » intégré aux changements observés dans les coefficients entrées-sorties, ont une importance moindre. La même remarque peut être faite essentiellement pour ce qui est des changements dans la composition de l'emploi lié aux importations canadiennes.
  • Les parts de l'emploi lié aux exportations ont changé dans une gamme plus étendue d'industries que ce que l'on aurait pu prévoir. Des dix groupes industriels dont la part de l'emploi lié aux exportations a augmenté de plus d'un point de pourcentage entre 1961 et 1997, quatre sont des industries de services (services personnels et autres, services aux entreprises, commerce et finance), mais les six autres sont des industries manufacturières diverses, dont certaines étaient prévisibles compte tenu du Pacte de l'automobile et de l'évolution de la technologie — par exemple les véhicules à moteur, les produits électriques et électroniques, et les produits en caoutchouc et en plastique — et certaines l'étaient beaucoup moins — comme le cuir, les textiles et le vêtement. Des quatre industries dont la part de l'emploi lié aux exportations affiche un recul de plus d'un point de pourcentage, les deux plus importantes diminutions touchent la production primaire (l'exploitation minière à l'exclusion du pétrole et du gaz et le secteur de l'agriculture, de l'exploitation forestière et de la pêche), l'une est une industrie de transformation de matières premières et de fabrication (papier et produits connexes et impression), tandis que la quatrième est l'industrie des transports.
  • En combinant les résultats tirés de l'analyse entrées-sorties et les données sur la composition de la scolarité par industrie, on arrive à la conclusion que depuis 1961, la composition de l'emploi lié aux exportations canadiennes (directes et indirectes) a constamment évolué en faveur des industries où l'on retrouve des travailleurs plus scolarisés. Mais cela est également vrai de l'emploi dans l'ensemble du secteur des entreprises. Si nous comparons le secteur des exportations à l'ensemble du secteur des entreprises pour ce qui est de l'incidence des divers profils de scolarité, la conclusion qui s'en dégage est que l'emploi lié aux exportations est distribué de façon « bi-polaire ». Les exportations dépassent la moyenne de l'ensemble de l'économie pour ce qui est de l'emploi de travailleurs faiblement scolarisés et de l'emploi de travailleurs possédant une scolarité relativement avancée. Les ratios relatifs n'ont changé que très peu au cours des trois dernières décennies.
  • La productivité de la main-d'oeuvre occupant des emplois « déplacés » par les importations (si ces dernières étaient produites avec la technologie canadienne) est invariablement inférieure à celle des emplois liés aux importations — même si elle est supérieure à la moyenne du secteur des entreprises au cours de la plupart des années. Le ratio a chuté aux environs de la moyenne de l'économie ces dernières années, ce qui indique qu'il y a eu remplacement de certains des emplois les moins productifs. Néanmoins, les données montrent que les importations, dans l'ensemble, ne remplacent pas de façon particulièrement notable les emplois les moins productifs (qui sont probablement concentrés dans les services non commercialisables). Cependant, les importations déplacent « relativement » plus d'emplois que les exportations n'en ajoutent. Si les politiques macro-économiques peuvent contribuer à maintenir l'économie près du plein emploi et que le rythme du changement n'est pas trop rapide, cela veut dire que le Canada remplace des emplois peu productifs par des emplois hautement productifs grâce à l'expansion des échanges internationaux et s'en trouve ainsi avantagé.
  • Si nous comparons les changements dans les parts de l'emploi des exportations et des importations, il est remarquable de constater que les hausses et les baisses les plus importantes sont survenues, dans bien des cas, dans les mêmes secteurs. Les services personnels, les services aux entreprises et le commerce font voir les augmentations les plus importantes pour ce qui est des parts de l'emploi tant des exportations que des importations, tandis que l'exploitation minière, l'agriculture et l'exploitation forestière montrent les diminutions les plus importantes des parts de l'emploi, tant pour les exportations que les importations. Le coefficient d'emploi dans les services liés aux exportations et aux importations canadiennes a augmenté, tandis que le coefficient d'emploi lié à la production de matières premières a diminué tant pour les exportations que pour les importations.
  • L'analyse du profil de scolarité révèle que, du moins sous l'angle de la technologie canadienne et de la part de la scolarité par secteur, le contenu éducatif des importations canadiennes est supérieur à la moyenne du secteur des entreprises. Depuis quelques années, toutefois, cet écart a diminué, ce qui indique une certaine intensification de la concurrence provenant des importations dans les secteurs où l'on retrouve les travailleurs les moins qualifiés. Néanmoins, le contenu éducatif des importations canadiennes demeure au-dessus de la moyenne du secteur des entreprises. Ce résultat peut sembler en contradiction avec la conclusion précédente au sujet de la productivité de la main-d'oeuvre et du rendement du facteur travail. Cependant, il faut se rappeler que nous avons aussi constaté que la productivité et le rendement du facteur travail dans le secteur des importations étaient supérieurs à la moyenne du secteur des entreprises, même s'ils étaient inférieurs aux valeurs correspondantes pour les exportations. Un profil de scolarité supérieur à la moyenne du secteur des entreprises n'est pas incompatible avec cette dernière observation. L'anomalie réside peut-être dans le fait que la productivité et le rendement de la main-d'oeuvre liée aux exportations sont si élevés alors qu'au moins une partie du contenu éducatif est faible. Cependant, il est plus facile de comprendre cette anomalie si l'on se rappelle que la scolarité, interprétée au sens large, n'est pas le seul déterminant de la productivité et du rendement de la main-d'oeuvre; un coefficient élevé de capital et une forte dotation en ressources naturelles sont également des facteurs importants.
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