Archivé — Document hors-série No 25 : Les déterminants économiques de l'innovation

par Randall Morck, Université de l'Alberta, et Bernard Yeung, Université de New York, 2001


Sommaire

Dans ce document, nous décrivons ce que les économistes savent, soupçonnent et supposent au sujet des déterminants de l'innovation. Nous évaluons les données disponibles en faisant ressortir les domaines où des travaux supplémentaires sont requis sans délai. Dans bien des cas, on ne peut tirer aucune conclusion ferme. Même si le lecteur peut en ressentir une certaine frustration, le fait de connaître « ce que nous ne savons pas » est le début de la sagesse et nous offre un point de repère pour éviter les erreurs de politique publique.

Quelques faits généraux au sujet de l'innovation sont relativement bien établis. Les pays qui affichent un niveau d'innovation supérieur sont plus riches et croissent plus rapidement. Les entreprises qui affichent un niveau plus élevé d'innovation enregistrent une meilleure performance financière et leurs titres commandent de meilleurs prix. Ces constatations générales semblent assez robustes et justifient le souci actuel des responsables des politiques et des décideurs des entreprises de promouvoir l'innovation.

Dans l'économie du savoir, la principale forme de concurrence est la rivalité en vue d'être le premier à innover, et non la concurrence axée sur l'abaissement des prix comme le suppose la science économique classique. Puisque la propriété d'une innovation confère un pouvoir de monopole, les lois économiques de la concurrence parfaite ne régissent pas les innovateurs. Leur situation de monopole rétribue leur investissement en innovation. Mais, contrairement aux monopoles de la théorie économique traditionnelle, les monopoles axés sur l'innovation sont de nature temporaire et ne durent que jusqu'à ce qu'un autre innovateur rende désuète l'innovation du moment.

Les droits de propriété intellectuelle prolongent les monopoles des innovateurs. Suscitent-ils un plus haut niveau d'innovation en augmentant la rétribution économique des innovateurs qui connaissent la réussite? Ou contribuent-ils à ralentir l'innovation en permettant aux gagnants d'hier de se reposer sur leurs lauriers? Les théoriciens de l'économie ont généralement adopté la première hypothèse, mais certaines études empiriques récentes semblent cadrer davantage avec la seconde.

Les grandes entreprises disposent manifestement d'un avantage pour certaines formes d'innovation qui requièrent des quantités importantes de matériel. De façon générale, les travaux de recherche à fort coefficient de capital concernent des projets visant à modifier, étendre ou perfectionner des innovations antérieures. Les innovations radicales sont habituellement le fait d'entreprises de taille plus modeste.

Étant donné que les grandes entreprises doivent mobiliser le capital nécessaire pour une bonne partie des innovations, les problèmes de monopole deviennent une source de préoccupation. C'est pourquoi il est nécessaire de libéraliser le commerce international et les flux de capitaux dans une économie axée sur l'innovation. Les marchés mondiaux rendent plus difficiles la création et le maintien de monopoles, mais ils permettent aussi aux entreprises de profiter des économies d'échelle associées au financement de la recherche.

Les petites entreprises semblent avoir l'avantage pour ce qui est de la mise au point d'innovations radicales qui représentent une percée. Cela pose la question de savoir si les mesures de soutien offertes par l'État aux petites entreprises peuvent stimuler ce genre d'innovations. Les données disponibles ne soutiennent pas ce point de vue. Les politiques industrielles axées sur cet objectif semblent comporter un risque d'échec élevé parce qu'elles incitent à la « recherche de rentes » et servent généralement à promouvoir et à subventionner des perdants. Les entreprises en viennent rationnellement à trouver des moyens innovateurs d'obtenir des fonds auprès de l'État parce que cette activité est celle qui offre le meilleur rendement. Dans ce domaine, la politique gouvernementale doit veiller à maintenir le rendement du lobbying politique inférieur au rendement de l'innovation réelle pour les entreprises.

De façon générale, cela veut dire que les gouvernements ont beaucoup moins raison de subventionner les entreprises que les infrastructures ou l'éducation, bien que l'on doive toujours s'employer à contrer les imperfections de l'intervention de l'État. Un résultat systématique est que l'innovation hausse la demande des travailleurs hautement spécialisés et leur rémunération. Les gouvernements devraient être conscients du fait que l'abaissement des impôts, pour les particuliers comme pour les entreprises, représente la façon la plus simple et la plus directe de subventionner les gagnants plutôt que les perdants.

Une abondante documentation traite de la tendance des entreprises innovatrices à former spontanément des grappes géographiques. Même si diverses théories séduisantes ont été échafaudées pour tenter d'expliquer ce phénomène, les données semblent montrer de façon systématique qu'une concentration de main-d'oeuvre qualifiée attire les entreprises qui en ont besoin et, qu'à leur tour, ces entreprises attirent un plus grand nombre de travailleurs spécialisés, dans une boucle de rétroaction positive. Si cette explication est valable, les bassins de main-d'oeuvre qualifiée précéderaient la formation de telles grappes.

Une théorie qui entre dans cette catégorie, attribuable à Jacobs (1969), semble être très solidement corroborée par les données disponibles. Elle privilégie la diffusion des idées entre les secteurs industriels et suppose que les grappes mono-industrielles comme celles de Silicon Valley et de Détroit sont moins stables que les grappes diversifiées semblables à celles de Boston, de New York ou de Londres. Il s'ensuit que les « centres d'excellence » fortement concentrés pourraient ne produire qu'un niveau limité d'innovations.

La question de la régie des entreprises semble aussi importante. De nombreux instruments classiques de budgétisation du capital employés par les gestionnaires d'entreprises ne donnent pas de très bons résultats pour ce qui est d'évaluer le rendement d'une innovation. Des techniques plus nouvelles et peut-être plus appropriées sont en voie d'élaboration, mais elles n'ont pas encore été appliquées au Canada de façon significative.

Les régimes d'incitation et les systèmes de droits de propriété intellectuelle qui permettent aux employés innovateurs de conserver une part de propriété sur leurs innovations semblent favoriser la « recherche fondamentale » dans les entreprises. On peut penser que les scientifiques employés par des entreprises savent quels travaux de recherche fondamentale sont nécessaires afin de pouvoir poursuivre des travaux de recherche appliquée financièrement rentables subséquemment. Promettre au personnel une forte rétribution monétaire pour toute innovation rentable semble plus efficace que de confier à un comité de fonctionnaires ou à des gestionnaires d'entreprises la tâche de sélectionner et d'approuver les demandes de financement pour des projets de recherche fondamentale ou appliquée.

Une égalité excessive peut donc s'avérer problématique. Les études consacrées aux graves problèmes économiques actuels de la Suède montrent que les impôts élevés et la sécurité d'emploi ont clairement abaissé la productivité des travailleurs. Les impôts personnels élevés ont aussi contribué à maintenir la rémunération des travailleurs qualifiés à un bas niveau, haussant la demande pour ces travailleurs. Mais la rémunération peu élevée offerte à la main-d'oeuvre qualifiée a dissuadé la génération suivante d'acquérir des compétences. La Suède a une faible productivité, les pénuries de compétences y sont sérieuses et l'économie du pays est en perte de vitesse.

Mais une inégalité excessive pose également un problème. Les pays où la plupart des entreprises sont contrôlées par des familles riches bien établies ont un bas taux d'innovation. Les familles riches établies se satisfont du statu quo et, par conséquent, montrent peu d'enthousiasme à l'égard de l'innovation. De nombreuses politiques adoptées par le passé au Canada ont peut-être eu l'effet involontaire de protéger la richesse héritée. Parmi ces politiques, mentionnons les taux élevés d'imposition du revenu (qui font obstacle à la formation de concentrations rivales de richesse), les impôts peu élevés sur la richesse transmise par héritage (qui contribuent à préserver les concentrations de richesse existantes) et une tradition de protectionnisme (qui protège les entreprises établies de la concurrence).

La culture importe également. Les sociétés régies par la tradition où prédomine un esprit de classe et où l'on retrouve des religions à caractère ouvertement hiérarchique sont statistiquement associées à de sérieuses difficultés économiques. Dans ces cultures, l'élite voit d'un mauvais oeil les lois commerciales qui protègent les entrepreneurs. Les relations économiques sont souvent limitées aux parents et aux amis intimes parce qu'il n'existe aucune pénalité juridique ou culturelle permettant de faire respecter les contrats commerciaux conclus avec des étrangers. Le modèle des outsiders contestant le pouvoir établi appartient à la mythologie culturelle américaine. Les gouvernements devraient peut-être subventionner la culture américaine et son idéal mythique de l'« entreprise ».

Enfin, le progrès financier a manifestement de l'importance. Un système financier concurrentiel aide les petites entreprises innovatrices à se développer rapidement et à déloger la richesse établie. Dans ce contexte, les gros fonds de capital de risque indépendants qui possèdent une expertise scientifique semblent jouer un rôle indispensable.

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