Archivé — Document de travail No 37 : Infrastructure politique nationale et investissement étranger direct

par Steven Globerman, Université Western Washington, et Daniel Shapiro, Université Simon-Fraser, décembre 2002


Introduction

On affirme couramment que la performance économique d'un pays est déterminée, dans une large mesure, par son cadre politique, institutionnel et juridique (OCDE, 2001). Nous appelons ces institutions et politiques publiques l'infrastructure politique nationale (IPN) d'un pays. L'IPN est donc constituée des investissements axés sur un régime efficace de gouvernance politique, économique et juridique, lequel relève exclusivement de la responsabilité de l'État dans la plupart des pays1.

L'infrastructure politique nationale d'un pays aide à définir son climat d'investissement et, ainsi, contribue à créer des conditions propices à la croissance économique. Des données empiriques récentes révèlent en effet que les écarts de croissance et de productivité entre pays sont liés aux différences observées dans leurs contextes politiques, institutionnels et juridiques (OCDE, 2001; Hall et Jones, 1999; Keefer et Knack, 1997; Knack et Keefer, 1995; Kaufman et coll., 1999b). Étant donné que le contexte d'investissement d'un pays influe à la fois sur les investisseurs nationaux et étrangers et qu'il a été démontré que l'investissement étranger direct (IED) favorise l'efficience dans le pays d'accueil, l'examen de l'incidence de l'IPN sur les écarts de flux d'IED entre pays représente un prolongement naturel de ces travaux. La présente étude porte donc sur le lien entre les mesures de l'infrastructure politique nationale et les flux d'IED.

Plus précisément, nous tentons de vérifier l'hypothèse selon laquelle l'IED sera attiré vers les régions qui offrent des IPN plus favorables, toutes choses égales par ailleurs. Nous faisons aussi valoir que les pays qui possèdent une infrastructure politique nationale plus favorable donneront naissance à un plus grand nombre d'entreprises multinationales (EM) et, par conséquent, enregistreront des sorties de capitaux plus importantes, de sorte que l'effet net sur les flux de capitaux pourra être incertain.

Nous appuyons nos hypothèses sur la théorie « éclectique » de l'IED (Dunning, 1980), qui énonce que les entreprises multinationales investissent dans des endroits attrayants à l'étranger en internalisant certains avantages propres à l'entreprise. Selon nous, l'un des facteurs qui contribuent à l'attrait d'un endroit est son infrastructure politique nationale. De même, un contexte intérieur qui protège les droits de propriété et favorise la transparence économique a plus de chance de promouvoir l'innovation et, partant, l'émergence d'avantages propres aux entreprises, lesquels susciteront des sorties de capitaux.

Il existe une documentation empirique relativement abondante sur les caractéristiques des endroits qui semblent soit attirer soit repousser les investisseurs étrangers2. Même s'il est plausible que, toutes choses égales par ailleurs, l'IED soit attiré vers les régions ayant une infrastructure politique plus favorable, la plupart des travaux publiés sur la question se sont intéressés aux déterminants économiques des flux d'IED entrant et il n'y a eu que peu d'études sur les flux de capitaux sortants. Il est vrai que la documentation consacrée aux affaires internationales a reconnu l'importance du risque politique inhérent à un pays (Kobrin, 1976). En conséquence, les analyses empiriques de l'IED incluent habituellement une variable quelconque pour tenir compte des différences de contexte politique entre pays (Tuman et Emmert, 1999; Mody et Srinivasan,  1998; Stevens, 2000; Bevan et Estrin, 2000; Morisset, 2000; Altomonte, 2000), quoique avec des résultats plutôt variables (Dawson, 1998)3.

Il est difficile de faire des généralisations au sujet de l'incidence statistique des attributs de la gouvernance politique, en partie parce que ces attributs sont mesurés différemment dans différentes études. En outre, bien que de nombreuses études aient adopté des mesures étroitement liées à la notion d'infrastructure politique nationale, il n'y a pas encore eu de tentative systématique pour lier directement les mesures de l'IPN aux flux d'IED pour un large échantillon de pays. Il n'y a pas eu non plus beaucoup de travaux consacrés à l'examen des éléments de l'infrastructure qui constituent des déterminants particulièrement robustes de l'IED.

Dans cette étude, nous utilisons des indices récemment élaborés pour examiner les effets de l'IPN sur les flux d'IED entrant et sortant, pour un vaste échantillon de 144 (maximum) pays développés ou en développement sur la période 1995–1997. Plus précisément, nous utilisons les six indices de gouvernance mis au point par Kaufman et coll. (1999a) pour mesurer l'infrastructure politique nationale. Ces six indices, décrits ci-dessous, recouvrent une gamme étendue de mesures institutionnelles et politiques et sont disponibles pour un grand nombre de pays. Ils englobent des mesures de certains facteurs que l'on retrouve rarement dans les travaux publiés sur l'IED, notamment la règle de droit, le cadre réglementaire et la corruption.

L'infrastructure politique nationale n'est pas la seule infrastructure qui puisse contribuer au bienêtre économique et engendrer un climat favorable à l'IED. Les investissements axés sur le capital humain, l'infrastructure matérielle et l'environnement peuvent aussi jouer un rôle important. Dans le contexte de l'IED, l'absence d'une main-d'œuvre scolarisée et en santé peut constituer une importante cause de dissuasion à l'entrée d'investissements étrangers. De plus en plus, l'IED est à la recherche de compétences et d'efficience, et l'accès à une main-d'œuvre scolarisée et compétente devient essentiel4. Les données montrent qu'une population plus scolarisée contribue à attirer l'IED (Mody et Srinivasan, 1998) mais, à notre connaissance, le rôle de la santé n'a pas encore été exploré. De même, la réglementation environnementale peut accroître les coûts des entreprises et, ainsi, défavoriser l'IED. Par contre, un environnement propre peut signifier une meilleure qualité de vie et attirer l'IED. Jusqu'à maintenant, quelques études seulement ont lié les politiques de protection de l'environnement à l'IED (List, 2001; Smarzynska et Wei, 2001; Wheeler, 2001), mais elles ne révèlent pas une émulation systématique vers le bas en matière de politiques environnementales. Autrement dit, il n'y a pas de preuves concluantes de l'existence d'un lien négatif entre les flux d'IED entrant et des normes plus rigoureuses en matière d'environnement.

Dans cette étude, nous tenons compte des aspects du développement du capital humain et du régime environnemental à l'aide de l'indice du développement humain (HDI), mis au point par les Nations Unies, et de l'Environmental Sustainability Index (ESI) élaboré conjointement par l'Université Columbia, l'Université Yale et le Forum économique mondial. HDI est un indice composite du produit intérieur brut PIB par habitant, d'un indice de la scolarisation et d'un indice de l'état de santé. ESI évalue la durabilité de l'environnement à partir de diverses mesures.

L'objectif premier de l'étude est d'évaluer la contribution des attributs de l'infrastructure politique nationale à la détermination des flux d'IED entrant et sortant, et de comparer leurs effets à d'autres mesures de l'infrastructure non matérielle telles que la santé, l'éducation et l'environnement. Notre étude vise donc à évaluer l'importance de variables « non traditionnelles » dans un modèle relativement traditionnel du comportement de l'IED. Globalement, ces mesures sont souvent associées (directement ou indirectement) au concept plus général de la qualité de vie à un endroit en particulier. Les politiques qui influent sur la qualité de vie dans une région retiennent de plus en plus l'attention des décideurs publics qui souhaitent rendre leur région attrayante pour les investisseurs étrangers5.

Afin d'examiner ces questions, nous employons deux ensembles de données sur l'IED, les deux correspondant à la période 1995-1997. Le premier mesure les flux totaux d'IED entrant et sortant pour un échantillon de 144 pays développés ou en développement (CNUCED, 2000). Le second est constitué de données du Bureau of Economic Analysis des États-Unis qui mesurent les flux d'IED américain entrant dans ces pays (bien que tous n'en aient pas reçu). Nous appelons le premier ensemble de données le modèle global et le second, le modèle américain.

Pour le modèle global, nous employons des techniques relativement familières pour estimer l'incidence de l'IPN sur le volume de capitaux entrants et sortants, en maintenant constants les autres facteurs, y compris ceux mentionnés précédemment. Dans le modèle global, tous les pays de l'échantillon reçoivent de l'IED. Dans le modèle américain, toutefois, plusieurs pays n'ont pas enregistré de flux d'IED en provenance des États-Unis durant la période visée par notre échantillon. Dans ce cas, nous employons donc une procédure d'estimation en deux étapes pour tenir compte de la possibilité que l'échantillon soit biaisé (Heckman, 1979). Nous estimons d'abord la probabilité qu'un pays reçoive des flux d'IED en provenance des États-Unis, puis nous estimons les déterminants du niveau de ces flux entrants. À la première étape, nous utilisons la méthode probit pour estimer la probabilité que les États-Unis investissent dans un pays. À la seconde étape, nous produisons des estimations des déterminants du niveau d'IED à l'aide de la méthode des moindres carrés ordinaires (MCO) (si ces flux sont positifs).

Dans les deux modèles, nous présentons des estimations distinctes de nos équations pour l'échantillon englobant les pays en développement et les pays développés, ainsi que pour l'échantillon englobant les pays développés uniquement. De plus, pour l'échantillon américain, nous examinons la possibilité que les déterminants de l'IED, en particulier l'importance de l'IPN, diffèrent d'une industrie à l'autre. Par conséquent, nous présentons des estimations distinctes pour les flux d'IED américain dans les industries de haute technologie.

En ce qui a trait au modèle global, nos résultats indiquent clairement que l'IPN est un important déterminant des flux d'IED entrant et sortant. Les résultats incitent à penser que les investissements axés sur l'infrastructure de gouvernance non seulement contribuent à attirer du capital, mais créent les conditions dans lesquelles les EM nationales peuvent se développer et investir à l'étranger. Il semblerait que les investissements axés sur l'infrastructure de gouvernance soient caractérisés par des rendements décroissants, de sorte que les avantages, en termes de flux entrants, sont plus marqués pour les petites économies et celles qui sont en développement. Pour ce qui est du modèle américain, les résultats font aussi ressortir l'importance de l'IPN, mais d'une façon un peu différente. L'infrastructure politique nationale est un facteur clé qui détermine si un pays reçoit, ou non, de l'IED en provenance des États-Unis, mais elle joue un rôle moindre pour ce qui est de déterminer le montant d'IED reçu par un pays.

L'étude est structurée comme suit. Dans la prochaine section, nous examinons la documentation pertinente sur l'IED. Dans la troisième section, nous définissons la notion d'infrastructure politique nationale et nous comparons notre définition à d'autres notions apparentées. Dans la quatrième section, nous examinons notre mesure de l'IPN et d'autres mesures que nous avons employées, notamment des mesures du développement humain et de la durabilité de l'environnement. Suivent, respectivement, les sections où nous décrivons le modèle de l'IED global, la technique d'estimation employée dans ce cas et les résultats connexes, puis le modèle de l'IED américain, la méthode d'estimation employée et les résultats obtenus. Enfin, la dernière section renferme un sommaire et des conclusions.

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