Archivé — Les incidences du vieillissement de la population canadienne sur le marché du travail et les compétences : Synthèse des principaux résultats et de leurs incidences sur les politiques

Document préparé par Direction générale de la recherche économique et de l'analyse des politiques (alors Direction générale de l'Analyse de la politique micro-économique), Industrie Canada et Direction de la recherche en politiques, Ressources humaines et développement social Canada

Avril 2008

Le document présente les travaux de recherche effectués dans le cadre de l'Initiative de recherche sur les compétences (IRC) et résume les résultats et leurs implications discutés lors des ateliers de l'IRC. Le rapport fait état des points de vue des chercheurs et des participants aux ateliers et ne reflète pas nécessairement les politiques et les opinions d'Industrie Canada, de Ressources humaines et Développement des compétences Canada ou du gouvernement du Canada.


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Table des matières

Sommaire
1. Introduction
2. Contexte du vieillissement de la population
3. Vieillissement de la population, productivité et croissance des niveaux de vie
4. Participation des travailleurs âgés au marché du travail : défis et possibilités
5. Vieillissement de la population, développement des compétences et capital humain
6. Conséquences sur le plan des politiques et conclusion
Bibliographie


Sommaire

La population du Canada vieillit. Le vieillissement de la population aura une incidence sur l'offre canadienne de gens de talent et de travailleurs qualifiés nécessaire à l'édification d'une économie du savoir de plus en plus novatrice et productive. En outre, ce vieillissement aura diverses répercussions sur le marché du travail, outre celles qui touchent la main-d'oeuvre qualifiée.

Pour pouvoir élaborer des politiques relatives aux effets du vieillissement de la population sur le marché du travail et la main-d'oeuvre qualifiée, il nous faut d'abord savoir quels sont ces effets. Or, il nous manque des connaissances importantes à cet égard. L'un des quatre thèmes de l'Initiative de recherche sur les compétences (IRC), Les incidences du vieillissement de la population canadienne sur le marché du travail et les compétences, vise justement à combler ce manque de connaissances.

Les projets de recherche sur ce thème sont maintenant terminés. Le rapport de synthèse porte sur les renseignements issus de ces projets, ainsi que sur les conséquences de ceux-ci pour l'élaboration des politiques.

Voici quelques-unes des questions étudiées dans le cadre des recherches de l'IRC :

  • Quelle est l'incidence probable du vieillissement de la population et de la main-d'oeuvre sur les niveaux d'investissement dans le capital humain par les jeunes?
  • De quelle façon les politiques peuvent-elles permettre d'assurer le maintien de niveaux élevés d'investissement dans le capital humain par les jeunes?
  • Le vieillissement de la main-d'oeuvre a-t-il des conséquences importantes pour la croissance de la productivité et pour la capacité du Canada à devenir une économie du savoir de plus en plus novatrice?
  • Quels obstacles au maintien sur le marché du travail de travailleurs âgés pourraient être abolis par des politiques publiques?
  • Quelle est l'incidence probable du vieillissement de la main-d'oeuvre sur les entreprises et leurs pratiques en matière de marché du travail? De quelle façon les politiques peuvent-elles permettre de contrer les incidences non souhaitables?

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Principales constatations

Parmi les principales constatations, notons :

Les scénarios

  • Dans le scénario de référence, l'impact économique du vieillissement de la population se produit, en grande partie, après 2021. Entre 2021 et 2051, la croissance du niveau de vie (produit intérieur brut (PIB) par habitant) s'établirait à 1 % par année, soit environ la moitié du taux de croissance observé entre 2001 et 2021.
  • Si la croissance de la productivité doublait, le niveau de vie progresserait de 1,9 % par année entre 2021 et 2051. Si les taux de participation active des hommes augmentaient pour revenir aux niveaux de 1976, la croissance du PIB par habitant s'élèverait à 1,3 % par année entre 2021 et 2051. Une hausse du flux annuel d'immigrants n'aurait que très peu d'effet sur le niveau de vie.
  • Selon une autre étude, l'augmentation du flux de travailleurs immigrants hautement qualifiés pourrait contribuer fortement à relever le niveau de vie, mais seulement si ces immigrants possèdent des compétences qui peuvent facilement remplacer celles des Canadiens hautement qualifiés. Toutefois, il se pourrait que la hausse du flux d'immigrants hautement qualifiés incite moins les Canadiens nés ici à investir dans leurs compétences.
  • Une troisième étude montre que le vieillissement de la population et de la main-d'oeuvre va probablement creuser les écarts entre les régions. Une plus grande pénurie de main-d'oeuvre attribuable au vieillissement plus rapide dans l'Est du Canada et au Québec se traduirait par une plus lente croissance dans ces régions qu'ailleurs au Canada. L'immigration accentuera les écarts entre les régions, attribuables au vieillissement, si les immigrants continuent à choisir les mêmes lieux de résidence qu'aujourd'hui.

Le vieillissement, les compétences, la productivité et l'innovation

  • Selon certaines études psychologiques et économiques examinées, le rendement dans l'exécution de certaines tâches physiques et mentales diminue avec l'âge, mais les capacités verbales et certaines « compétences générales » comme le leadership sont moins liées à l'âge. Les gens plus âgés ont un bagage important de connaissances et présentent une meilleure qualité d'appariement compétences-emploi, deux facteurs qui contribuent à leur productivité.
  • Selon une autre étude, le vieillissement de la main-d'oeuvre a peut-être un impact sur la productivité des entreprises en raison de la diminution de la productivité des travailleurs âgés, titulaires d'un diplôme universitaire.
  • D'après deux études, étant donné que le vieillissement de la main-d'oeuvre a une incidence sur la hausse des salaires, il est susceptible d'inciter les jeunes à investir davantage dans leurs compétences. À long terme, cela aura pour effet d'accroître la productivité et d'atténuer les répercussions du vieillissement de la population sur le niveau de vie.
  • Cet investissement plus important dans les compétences par les jeunes ne se produira que si les établissements d'enseignement postsecondaire peuvent les accueillir, selon une des études. En effet, le nombre de places disponibles est un facteur déterminant du nombre de jeunes qui s'inscrivent à des programmes d'études universitaires.
  • Selon un examen des études sur les effets du vieillissement de la main-d'oeuvre sur la capacité d'innover, l'innovation fait appel à une vaste gamme de compétences. L'expérience est un élément clé des aspects liés à la commercialisation de l'innovation, de sorte qu'un travailleur âgé peut contribuer à l'enrichissement de cette dimension de la capacité d'innover. Il reste encore beaucoup de choses à apprendre sur les compétences nécessaires à l'innovation et sur le rapport entre ces compétences et l'âge.

Les obstacles à la participation active et les effets sur le milieu du travail

  • Une étude sur les effets du régime de pension de l'État au Canada montre que certaines caractéristiques de ce régime peuvent entraîner une forte désincitation au travail chez les travailleurs âgés, surtout ceux qui reçoivent le Supplément de revenu garanti (SRG).
  • Les désincitations contenues dans les régimes de retraite de l'État sont moins importantes au Canada que dans de nombreux pays européens. Les régimes de retraite de l'État au Canada comportent certains incitatifs au retrait du marché du travail à 60 ans et d'importants incitatifs au retrait du marché du travail après 65 ans.
  • Les régimes de retraite privés comportent d'importantes désincitations à la poursuite de la vie active des travailleurs plus âgés, et ces désincitations s'appliquent souvent à partir de 60 ans.
  • Les régimes de pension agréés (RPA) aussi comportent d'importantes désincitations à la poursuite de la vie active des travailleurs plus âgés, et ces désincitations s'appliquent souvent à partir de 60 ans. Selon une autre étude, les employeurs peuvent adapter les dispositions des régimes de pension de manière à garder en poste leurs employés plus âgés, par exemple en prévoyant des rajustements actuariels aux niveaux de pension des travailleurs qui continuent à travailler après l'âge habituel de la retraite.
  • Le vieillissement de la main-d'oeuvre est susceptible d'avoir des répercussions importantes sur les pratiques en milieu de travail. En effet, il est moins nécessaire de surveiller les travailleurs plus âgés, et ceux-ci souhaitent parfois avoir des conditions de travail plus souples, selon une des études. Toutefois, il se peut que les programmes publics ne soient pas favorables aux conditions de travail souples. Par exemple, à cause des plafonds relatifs aux charges sociales, il peut être coûteux pour les employeurs d'offrir un horaire de travail réduit ou un nombre réduit de semaines de travail.

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Incidences sur les politiques et enjeux

Les principales incidences sur les politiques et les principaux enjeux soulevés par les résultats de ces études sont les suivants :

  • Les résultats de ces études montrent qu'il est nécessaire de maintenir ou d'accroître le taux de croissance de la productivité pour que le niveau de vie continue sa progression, malgré le vieillissement de la population et de la main-d'oeuvre. Le rehaussement des niveaux de compétence des travailleurs canadiens pourrait contribuer grandement à la croissance de la productivité et à la hausse du niveau de vie.
  • Les effets du vieillissement de la population ne seront pas les mêmes sur tous les marchés du travail. Les résultats de la modélisation indiquent que le vieillissement de la population aura pour effet de creuser les écarts entre les régions du Canada et que ce vieillissement se fera plus rapidement dans les régions pauvres. Cela aura une incidence sur l'importance des paiements de transfert entre les régions.
  • Le vieillissement de la population est susceptible d'accroître la rareté de la main-d'oeuvre par rapport au capital, ce qui se traduira par une hausse des taux salariaux par rapport au rendement du capital. Par secteur et par groupe professionnel, le marché de l'emploi où les salaires sont le plus susceptibles d'augmenter rapidement est le secteur de la santé en raison de la hausse de la demande de services de santé. Qui plus est, la demande de services de santé augmentera plus rapidement dans les régions pauvres. Ces régions auront peut-être de plus en plus de difficulté à recruter des travailleurs spécialisés, surtout dans le domaine de la santé.
  • Le recours à l'immigration pour compenser le vieillissement de la population est assujetti à deux conditions très importantes. Premièrement, les immigrants doivent être des travailleurs hautement qualifiés. Deuxièmement, les immigrants hautement qualifiés doivent posséder les compétences en demande sur les marchés du travail canadiens. Si les compétences linguistiques des immigrants sont insuffisantes ou si leurs compétences ne correspondent pas aux besoins des employeurs canadiens, même les immigrants hautement qualifiés ne pourront pas contribuer sensiblement à la hausse du niveau de vie des Canadiens.
  • L'augmentation du nombre d'immigrants qualifiés pourrait faire diminuer le rendement de l'investissement dans les compétences des Canadiens nés ici et, par conséquent, diminuer l'offre de main-d'oeuvre qualifiée provenant de ce groupe. De plus, si les choix de lieux de résidence des immigrants restent les mêmes, le recours à l'immigration de travailleurs qualifiés pourrait se traduire par une augmentation des écarts entre les régions.
  • Si les Canadiens — en particulier les travailleurs qualifiés canadiens — prolongent la durée de leur vie active, cela aurait un effet important sur le niveau de vie à mesure que la population vieillit. Depuis quelques décennies, les hommes plus âgés ont tendance à prendre leur retraite plus tôt, même si l'on note un revirement de cette tendance ces dernières années.
  • Dans le cadre du régime de pension de l'État, ce sont les personnes qui reçoivent ou qui vont recevoir le SRG qui sont le moins disposées à continuer à travailler. Il n'y a probablement pas beaucoup de travailleurs qualifiés dans ce groupe. De fait, les travailleurs qualifiés ont probablement un revenu important provenant d'autres sources que le régime de pension de l'État. Par conséquent, le régime de pension de l'État n'incite pas vraiment à quitter la vie active.
  • Une plus grande souplesse, notamment le travail à temps partiel ou pendant une partie de l'année seulement, est peut-être une solution qui permettrait de garder en poste les travailleurs qualifiés plus âgés. Plus le coût de la main-d'oeuvre augmente avec le vieillissement de la population, plus les employeurs seront susceptibles d'adapter leurs pratiques d'emploi afin de garder en poste les travailleurs âgés.
  • Il serait possible d'atténuer certaines entraves à une plus grande souplesse par des politiques publiques, notamment en ce qui touche la retraite obligatoire, les limites concernant la perception en même temps d'un revenu de retraite et d'un revenu d'emploi du même employeur et des régimes contributifs qui rendent plus coûteuse l'embauche d'employés à temps partiel ou pour une partie de l'année seulement.
  • La composition des compétences disponibles est susceptible de changer en raison du vieillissement de la main-d'oeuvre. Les recherches montrent que certaines capacités physiques et cognitives décroissent avec l'âge. Les travailleurs âgés sont moins susceptibles d'acquérir de nouvelles compétences, mais ils ont déjà une foule de compétences qu'ils ont acquises au cours de leur vie active. Il se peut qu'ils possèdent relativement plus de compétences générales et moins de compétences techniques que les jeunes travailleurs, mais ces deux catégories de compétences ont leur importance dans l'innovation et la croissance de la productivité.
  • Avec des cohortes moins nombreuses de jeunes qui entrent sur le marché du travail par rapport à la taille de la main-d'oeuvre en place, la formation des cohortes déjà sur le marché du travail est susceptible de devenir une source de plus en plus importante de compétences spécialisées dans l'économie canadienne. Les gouvernements ont donc un rôle important à jouer pour appuyer l'élaboration de stratégies de perfectionnement des compétences et de méthodes de formation les plus utiles et les plus efficaces possibles pour une main-d'oeuvre plus âgée. De même, il faut faire la promotion de l'adoption de ce genre de stratégies et de méthodes par les institutions et les employeurs.
  • L'arrivée de cohortes relativement moins nombreuses de jeunes signifiera aussi que le degré d'investissement dans les compétences par ces jeunes sera un grand déterminant des compétences spécialisées disponibles dans l'économie canadienne. La progression des salaires réels due au vieillissement favorisera une hausse des investissements de ces jeunes dans leurs compétences.
  • Toutefois, les niveaux de compétence des nouveaux venus sur le marché du travail dépendront sensiblement de la capacité d'accueil du système d'enseignement postsecondaire. Ainsi, la politique d'enseignement postsecondaire déterminera de façon importante la mesure dans laquelle l'enrichissement des compétences des cohortes de nouveaux actifs compensera leur taille relative plus petite.

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1. Introduction

Le vieillissement de la population en général et de la main d'oeuvre met à rude épreuve la capacité dont jouit le Canada de fournir les compétences nécessaires à l'édification d'une économie de plus en plus novatrice et productive.

Le Canada entend édifier une économie plus axée sur l'innovation, la productivité et le savoir. Pour tenir cet engagement, il se doit, entre autres, de veiller à ce que les talents et les compétences nécessaires soient disponibles. L'Initiative de recherche sur les compétences (IRC) (voir l'encadré) est un programme à moyen terme de recherche sur les politiques, qui a été mené en raison des préoccupations selon lesquelles des pénuries chroniques de main-d'oeuvre qualifiée pourraient entraver la création au Canada d'une économie du savoir et d'une capacité d'innover.

Ce rapport de synthèse porte sur les incidences du vieillissement de la population sur le marché du travail et les compétences, l'un des quatre thèmes de recherche de l'IRC. Il s'agit d'un résumé des résultats des études de l'IRC et d'autres études sur ce thème et d'un exposé des répercussions de ces résultats sur les politiques. Une ébauche du rapport a été présentée et a fait l'objet de discussions lors d'un atelier de politique publique, tenu en janvier 2006.

Beaucoup de travaux ont été consacrés récemment à la question des répercussions du vieillissement de la population sur les niveaux de vie et les régimes de retraite au Canada (Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), 2005; Projet de recherche sur les politiques, 2005; Comité sénatorial permanent des banques et du commerce, 2005). Comme plusieurs conséquences du vieillissement de la population sur le marché du travail et les compétences n'ont pas été examinées, les défis à relever en matière de politiques sur le marché du travail et les compétences n'ont pas tous été recensés. Le présent document vise à faire mieux comprendre ces questions.

L'Initiative de recherche sur les compétences (IRC)

L'Initiative de recherche sur les compétences a été créée en 2003 dans le cadre d'un protocole d'entente entre Industrie Canada, Ressources humaines et Développement des compétences Canada et le Conseil de recherches en sciences humaines. Elle avait pour but :

  • de favoriser la recherche sur les compétences, dans une optique d'élaboration des politiques, qui s'articule autour de quatre grands thèmes :
    • les incidences du vieillissement de la population canadienne sur le marché du travail et les compétences
    • la mobilité internationale des travailleurs hautement qualifiés
    • la formation parrainée par l'employeur au Canada
    • l'adaptation des marchés aux travailleurs qualifiés au Canada
  • d'alimenter les discussions entre les chercheurs, les décideurs et les praticiens grâce à la tenue de conférences et à la production de publications;
  • d'appuyer la diffusion et l'application aux politiques de recherches sur les compétences, surtout au sein de l'administration publique et du secteur universitaire et entre d'autres intervenants.

Trois ateliers ont eu lieu dans la région de la capitale nationale en 2006 : Les incidences du vieillissement de la population sur le marché du travail et les compétences, La mobilité internationale des travailleurs hautement qualifiés et L'adaptation des marchés du travail aux travailleurs qualifiés (y compris La formation parrainée par l'employeur). À la suite des ateliers, les versions définitives des rapports de synthèse de chaque atelier ainsi que de l'aperçu ont été établies. Les rapports de synthèse contiennent un exposé des résultats des recherches sur chaque thème et de leurs grandes répercussions sur le plan des politiques. L'aperçu fait la synthèse des résultats des recherches effectuées sur chaque thème et présente les grandes répercussions sur le plan des politiques, y compris un diagnostic général.

Le document est ainsi divisé : la section 2 donne un aperçu du vieillissement de la population et de la main d'oeuvre au Canada; la section 3 traite des recherches consacrées à divers scénarios concernant l'incidence du vieillissement de la population. Comment ce vieillissement influera t il sur la population active, la productivité et les niveaux de vie? Les effets seront-ils les mêmes dans toutes les régions, les industries ou les professions? Avec quelle efficacité les différentes politiques possibles compenseraient-elles ces répercussions?

À la section 4, on examine les entraves liées aux politiques à l'activité des travailleurs âgés et les effets sur les entreprises du vieillissement de la population active. Quels obstacles au maintien de l'activité des travailleurs âgés pourraient-ils être levés par les politiques? Quelle est l'incidence probable du vieillissement de la population active sur les entreprises et leurs pratiques de gestion des ressources humaines? Comment les politiques peuvent-elles faciliter les mesures d'adaptation et remédier aux effets défavorables?

À la section 5, on s'intéresse aux relations entre le vieillissement, les compétences et la productivité, ainsi qu'à l'influence du vieillissement de la population active sur les niveaux d'investissement en compétences. Les compétences varient-elles selon qu'il s'agit de travailleurs jeunes ou âgés? Le vieillissement de la main d'oeuvre a t il d'importantes conséquences pour la croissance de la productivité? Comment le vieillissement de la population influera t il sur la capacité d'innovation ou d'adaptation? Quelle sera son incidence sur l'investissement des jeunes en capital humain?

À la sixième et dernière section, on trace les orientations possibles des politiques en se fondant sur les résultats de la recherche, et on indique les domaines dans lesquels d'autres travaux de recherche s'imposent aux fins de l'élaboration de politiques.

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2. Contexte du vieillissement de la population

Le vieillissement de la population et de la main-d'oeuvre aura des effets étendus et appréciables sur l'économie et le marché du travail canadiens.

Toutes les économies avancées connaissent le phénomène du vieillissement de la population et de la main d'oeuvre résultant de la baisse des taux de fécondité et de l'accroissement de l'espérance de vie. À l'instar des États-Unis, le Canada a traversé tour à tour des périodes de forte natalité (boom des naissances de l'après-guerre) et de dénatalité. C'est ainsi qu'une grande partie de la population en âge de travailler au pays atteindra l'âge de 65 ans entre 2010 et 2030. Même si la population canadienne est plus jeune que celle de la plupart des pays de l'OCDE, le vieillissement de la population d'ici 2030 sera plus rapide au Canada que dans la plupart de ces pays. La proportion de retraités dans la population croîtra rapidement par rapport à la population en âge de travailler. Cet aspect du vieillissement a des conséquences sur l'équité du régime public des retraites et la durabilité de la sécurité du revenu, question amplement débattue tant au Canada qu'à l'étranger.

Au cours des dernières décennies, la scolarisation croissante des jeunes arrivant sur le marché du travail a constitué une grande source d'enrichissement des compétences. Victimes de la période de dénatalité, les nouvelles cohortes de jeunes nés au Canada qui se joindront au marché du travail seront de moindre taille au regard de la population active. L'immigration deviendra une source relativement plus importante de nouveaux venus sur le marché du travail, bien que les sortants du système scolaire qui sont nés au Canada demeurent la principale source de nouveaux participants au marché du travail. La main-d'oeuvre deviendra sans doute plus rare que le capital, d'où une montée des salaires ainsi que des inquiétudes des employeurs au sujet des pénuries de main-d'oeuvre qualifiée. Puisqu'il y a généralement une plus grande acquisition de compétences chez les jeunes travailleurs que chez les travailleurs âgés, le vieillissement de la population active est de nature à freiner la croissance des compétences au cours des prochaines décennies.

Ensemble, ces tendances éprouveront la capacité du Canada à disposer d'une main-d'oeuvre de plus en plus qualifiée, ce dont il a besoin pour se doter d'une économie de pointe axée sur l'innovation et pour élever sa productivité. Une moindre croissance de la population active risque de nuire aux niveaux de vie à moins que l'emploi ne progresse chez les travailleurs âgés ou que la productivité n'augmente davantage.

Une population active qui vieillit est synonyme d'un plus grand nombre de départs à la retraite. Pour les entreprises ou les industries qui comptent plus de travailleurs âgés, les coûts de remplacement des effectifs peuvent être appréciables. En outre, le roulement de la main-d'oeuvre touchera plus en proportion les travailleurs âgés (Kuhn, IRC-2003), qui sont généralement moins mobiles que leurs homologues plus jeunes (Abe, Higushi, Kuhn, Nakamura et Sweetman, 2002). On peut penser que le vieillissement de la population pourrait rendre l'économie canadienne moins capable de s'adapter aux changements structurels ou bien accroître les coûts de cette adaptation.

Comme les biens et les services consommés (logement, services de santé, etc.) ne sont pas les mêmes chez les jeunes que chez les plus âgés, une proportion grandissante de gens âgés dans la population pourrait entraîner une modification de la demande finale (Börsch-Supan, 2001). Une telle variation de la composition de la consommation pourrait nettement influer sur la composition sectorielle de la production et ainsi exiger un déplacement des travailleurs entre les industries. Toutefois, comme ces changements devraient être progressifs et prévisibles, leur gravité et leur coût ne devraient pas être trop importants (Kuhn, IRC-2003).

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3. Vieillissement de la population, productivité et croissance des niveaux de vie

Pour prévoir comment le vieillissement de la population et de la main d'oeuvre influera sur le marché du travail et les compétences disponibles, il faut modéliser la dynamique des facteurs liés entre eux de l'économie, du marché du travail et des décisions individuelles d'investissement en compétences. Les résultats obtenus à partir des modèles révèlent que le vieillissement de la population peut ralentir la progression des niveaux de vie et produire d'importants effets sur les régions, les secteurs et les professions.

Les modèles économiques se raffinent de plus en plus, permettant aux analystes en politiques d'examiner les diverses conséquences pour l'économie et le marché du travail des variations des caractéristiques de la population. Un de ces modèles est la dernière version des Models of the Economic Demographic System (MEDS) (mis au point par Denton, Feaver et Spencer (IRC-2006) pour l'IRC. Suivant divers scénarios, les auteurs présentent une suite de projections démographiques, où ils estiment les tendances de l'activité (sur le marché du travail) et l'incidence du vieillissement de la population sur la capacité de production jusqu'en 2051.

Dans le scénario de référence, le taux total de fécondité, l'immigration, l'émigration et l'intensité du travail demeurent à leurs niveaux actuels, mais l'espérance de vie, les taux d'activité, la scolarisation de la population et la productivité varient selon les tendances récentes. On fixe par hypothèse à 0,5 % le taux annuel de croissance de la productivité totale des facteurs.

  • Suivant ce scénario, entre 2001 et 2021, la population croîtrait de 17 % et la population active, de 18 %. La proportion des moins de 15 ans tomberait de 19 % à 14 % et la proportion des 65 ans et plus passerait de 13 % à 27 %. Le PIB réel et le PIB par habitant augmenteraient respectivement de 70 % (taux de croissance annuel moyen de 2,7 %) et de 44 % (taux de croissance annuel moyen de 1,9 %).
  • À plus long terme, le modèle prévoit que le vieillissement de la population freinera nettement la croissance de la capacité de production. De 2021 à 2051, le PIB réel et le PIB par habitant croîtraient respectivement de 45 % et de 35 % (des taux annuels moyens de 1,2 % et de 1 %). De 2021 à 2051, la population en général aura gagnée 7 % et la population active aura perdue 2 %.

Les auteurs présentent aussi un certain nombre de scénarios où la fécondité, l'immigration, le taux d'activité, la scolarisation et la productivité sont soit inférieurs soit supérieurs à ceux du scénario de référence. Ces hypothèses ont été examinées séparément et simultanément. Même si ces prévisions ont été établies à titre indicatif, elles sont riches en enseignement sur le plan des politiques.

  • En élevant de 10 % le taux d'activité des 65 ans et plus (ce qui pourrait équivaloir à une simulation de l'abolition de la retraite obligatoire), on obtiendrait un effet négligeable, puisque le PIB réel serait supérieur de moins de 0,5 % en 2051 par rapport au scénario de référence (le taux annuel de croissance demeurerait en gros le même).
  • En élevant le taux de fécondité (en supposant que le taux de natalité atteigne le taux de remplacement en 2012 et demeure constant par la suite), on n'obtiendrait un effet minime sur la population active et le PIB pour 2021; en 2051, la population active et le PIB seraient respectivement supérieurs de 17 % et 10 %, mais le PIB par habitant serait inférieur de 8 %.
  • En élevant le nombre d'immigrants de 50 000 par an en 2005 et après, on obtiendrait un PIB supérieur d'environ 7 % en 2051, mais le PIB par habitant augmenterait de moins de 1 %.
  • En accroissant progressivement les taux d'activité des hommes de 20 à 64 ans (jusqu'au rétablissement des taux de 1976 en 2016) et en élevant les taux des femmes de manière à ce que l'écart entre les sexes reste le même, on obtiendrait un PIB supérieur de 7 % en 2051 (avec un taux annuel moyen de 1,3 % de 2021 à 2051). L'augmentation du PIB par habitant serait du même ordre. On obtiendrait des résultats semblables en 2051 en élevant le taux de croissance de la scolarisation des 15 à 34 ans.1
  • La productivité est un grand déterminant du PIB. En doublant le taux annuel de croissance de la productivité totale des facteurs pour le faire passer à 1 % (par rapport à l'hypothèse de 0,5 % du scénario de référence), on obtiendrait un PIB supérieur d'environ 33 % en 2051 par rapport au scénario de référence; de 2021 à 2051, le taux de croissance annuel moyen serait de 1,9 % au lieu de 1,2 %.

Dans les modèles d'équilibre général calculables (EGC), on tient compte des effets sur l'ensemble de l'économie de facteurs comme le vieillissement de la population et des interactions de ces effets. À l'aide d'un modèle EGC, Fougère, Harvey, Mercenier et Mérette (IRC-2005a) estiment que :

  • le vieillissement de la population fera baisser le PIB réel par habitant de plus de 11 % d'ici 2050, en comparaison au scénario d'absence du vieillissement de la population;
  • au cours des 10 prochaines années environ (jusqu'en 2014), l'effet sur le PIB pourrait être positif, parce que la population active sera plus expérimentée et plus qualifiée.

L'intensité et la rapidité de la prochaine évolution démographique varieront de manière importante selon les régions du pays. Selon Fougère et coll. (IRC-2005b), les différences régionales de taux de fécondité, de migration internationale et interrégionale, de taux d'activité et de départs à la retraite accentueront largement les disparités régionales de revenu au Canada.

  • L'Est du pays et le Québec devraient faire face à de bien plus grandes contraintes d'offre de main-d'oeuvre, avec pour conséquence une croissance plus lente de la capacité de production dans ces régions que dans le reste du pays; des provinces comme l'Ontario ne seront guère touchées par le vieillissement de la population.
  • Comme les immigrants s'établissent davantage dans certaines régions, les disparités régionales risquent de s'amplifier si ces tendances récentes se maintiennent.

Outre un ralentissement de la croissance de la population active, le vieillissement de la population occasionnera sans doute une évolution de la demande de biens et de services à cause des besoins et des préférences propres aux consommateurs plus âgés. Les conséquences pourraient donc varier selon les professions et les secteurs industriels. Mercenier, Mérette et Fougère (IRC-2005) ont étudié ces effets différentiels dans un modèle EGC sectoriel.

  • La part du PIB que détient le secteur de la santé serait plus élevée de près de moitié en 2050 qu'en 2000.
  • Des secteurs comme celui de la finance et des assurances accroîtraient aussi leur part du PIB, mais pas autant que le secteur de la santé. D'autres secteurs comme ceux de la fabrication, de la construction, de l'enseignement et du commerce de détail verraient leur part diminuer.

Les résultats obtenus par Mercenier et coll. (IRC-2005) semblent aussi indiquer que, malgré les variations d'importance relative des secteurs de l'industrie, les tensions salariales créées par une croissance plus lente de la population active feraient que les gains de salaires relatifs seraient très semblables entre les secteurs.

  • Les salaires réels augmenteront dans toutes les professions et pour tous les niveaux de qualification, mais des différences apparaîtront à plus long terme.
  • Il est prévu que dans les professions de la santé, les salaires auront augmenté de 17 % d'ici 2040 et 2050, une croissance presque deux fois plus rapide que dans les professions des secteurs de la fabrication, des métiers et des transports.

Fougère et coll. (IRC-2005a) ont examiné les effets possibles de divers scénarios en matière de politique d'immigration :

  • L'immigration n'apporterait que de faibles gains économiques si les immigrants ne sont pas bien ciblés. En attirant une forte proportion d'immigrants peu actifs et productifs, la croissance pourrait être freinée et l'équilibre budgétaire risquerait de se détériorer.
  • Accroître la proportion d'immigrants hautement qualifiés de 0,25 % de la population pourrait compenser presque de moitié l'effet défavorable prévu du vieillissement sur la croissance de la capacité de production.
  • Ces effets positifs de l'apport d'immigrants hautement qualifiés supposent que les immigrants peuvent facilement remplacer les travailleurs qui ont les mêmes titres de compétences et qui ont été formés au Canada.

Les données récentes nous montrent que les immigrants possédant une certaine scolarité ne peuvent pas toujours remplacer immédiatement les Canadiens nés au pays et possédant la même scolarité. Les résultats récemment diffusés de l'Enquête internationale sur l'alphabétisation et les compétences des adultes révèlent que les travailleurs issus de l'immigration détenant un diplôme universitaire sont beaucoup plus susceptibles d'avoir des compétences en littératie de bas niveau en anglais ou en français qu'un travailleur né au Canada détenant également un diplôme universitaire. (Voir Coulombe et Tremblay, IRC- 2006.) La formation donnée à l'étranger pourrait ne pas tout à fait correspondre à la formation donnée au Canada, d'où l'obligation de se doter de mécanismes coûteux de perfectionnement ou de reconnaissance des titres de compétence.

Un inconvénient possible du ciblage des immigrants hautement qualifiés est que, en haussant ainsi l'offre de travailleurs qualifiés dans l'économie, on pourrait réduire la prime à la compétence et le rendement de l'investissement en éducation et peut-être amener les jeunes du pays à moins investir dans l'enrichissement de leurs compétences.2

Les résultats de recherche soulèvent des questions de politique

  • Il sera extrêmement difficile de maintenir les taux de croissance actuels des niveaux de vie après 2021. Il faudrait qu'augmentent le taux de croissance de la productivité ou les taux d'activité des travailleurs âgés, ou les deux. Par exemple, une hausse de la croissance de la productivité tendancielle au Canada, celle-ci passant de 1,7 % à 2,1 % par année, annulerait entièrement les effets du vieillissement de la population sur le PIB par habitant. Ces hausses peuvent-elles être réalisées et comment? Par des politiques visant à réduire le coût réel du capital au Canada? Dans quelle mesure un plus grand investissement des Canadiens en compétences peut-il y contribuer? Dans quelle mesure la diminution de l'offre de main-d'oeuvre en raison du vieillissement de la population incitera-t-elle les entreprises à faire des investissements générateurs de productivité?
  • Les effets du vieillissement de la population varieront selon les régions; le Québec et l'Est du pays éprouveront plus de difficulté à maintenir la croissance des niveaux de vie, parce que leur population vieillit plus vite. Dans quelle mesure ces différences régionales intensifieront-elles les pressions menant à des transferts interrégionaux?
  • Les effets du vieillissement de la population sur les secteurs et les professions seront plus marqués dans le secteur de la santé, où une augmentation de la demande de services provoquera une progression de l'emploi et des gains relatifs des professions de la santé. Si les gouvernements tentent, pour des raisons budgétaires, de restreindre la croissance du revenu et de l'emploi dans ces professions, quelles en seront les conséquences sur la disponibilité de travailleurs qualifiés de la santé? Puisque la santé joue un rôle déterminant dans les décisions relatives à la retraite, de quelle façon la politique des soins de santé influera-t-elle sur la présence des travailleurs âgés sur le marché du travail?
  • Les résultats décrits ci-dessus montrent que l'immigration n'est pas la panacée des maux causés par le vieillissement de la population. L'apport d'immigrants qualifiés est l'hypothèse qui produit le plus grand effet positif, mais seulement si les compétences des immigrants équivalent à celles des travailleurs formés au Canada et si les employeurs les reconnaissent comme équivalentes. À en juger par l'expérience récente, on peut penser qu'il faudra de coûteux mécanismes de perfectionnement et d'évaluation des titres de compétence des immigrants qualifiés pour qu'ils puissent travailler au Canada dans leurs domaines de formation. La recherche indique en outre qu'une hausse de ces apports risque de rendre les Canadiens moins enclins à investir dans le perfectionnement de leurs compétences. Où devrait se situer le « juste milieu » entre un investissement accru dans l'acquisition du savoir et des compétences chez les jeunes et les travailleurs au Canada et un investissement dans le recrutement et l'intégration d'immigrants qualifiés? Sera t il de plus en plus difficile de recruter des immigrants qualifiés puisque la demande pour ces travailleurs s'accroîtra dans d'autres économies avancées et que les conditions économiques s'amélioreront dans leur pays d'origine?
  • Les résultats laissent supposer que, si les tendances actuelles en matière de lieux d'établissement des immigrants se maintiennent, l'augmentation du nombre d'immigrants qualifiés pourrait accentuer les disparités régionales. Dans quelle mesure les politiques devraient-elles chercher à influencer les choix des immigrants en matière de lieux d'établissement si le résultat est une moindre contribution des immigrants qualifiés à la croissance de la productivité au Canada?
  • On peut s'attendre à ce que d'importants changements dans l'économie mondiale soient susceptibles d'influer sur la façon dont les divers pays vivent le phénomène du vieillissement de la population. Quelles conditions pourraient atténuer les pressions salariales prévues pour le marché du travail canadien et comment les différents groupes de travailleurs seraient-ils touchés?

4. Participation des travailleurs âgés au marché du travail : défis et possibilités

Les Canadiens vivent plus longtemps, mais on observe une tendance à la retraite anticipée depuis les années 1980. Si les entraves à la poursuite de la vie active sont éliminées et que les employeurs changent leurs pratiques, ces facteurs peuvent-ils influer sur la tendance à la retraite anticipée?

L'âge moyen de la retraite était de près de 65 ans dans les années 1970 et au début des années 1980. Il a plus ou moins continué à fléchir au milieu des années 1980 et dans les années 1990 pour passer à 60,9 ans en 1998. Il est un peu en hausse depuis. La tendance à la retraite anticipée se remarque aussi dans le taux d'activité des travailleurs âgés. Elle ressort le plus chez les 60 à 64 ans : de 1976 à 1982 et de 1997 à 2003, le taux d'activité a en effet diminué d'environ 17 points chez les hommes et augmenté de 2,8 points chez les femmes. Enfin, tant chez les hommes que chez les femmes de 65 ans et plus, le taux diminue depuis 25 ans.

Ce comportement en matière de retraite anticipée pose de grands défis pour la politique publique, car il implique une contraction de l'offre de main-d'oeuvre et de la production. Il faut ajouter que, comme il y a plus de gens dans les tranches d'âge avancé par suite du vieillissement de la population, les effets négatifs s'accentueront sur l'offre de main-d'oeuvre par cette tendance à la retraite anticipée. Fougère et coll. (IRC-2005b) ont utilisé un modèle EGC pour étudier les éventuels effets sur l'économie et le marché du travail d'une prolongation de la vie active au Canada. Ils ont constaté que les gains pourraient être appréciables à long terme sur le plan de l'offre de travail et de la production réelle. D'abord, l'effet marginal d'une prolongation d'une année serait une hausse de 3,5 % en 2050 du PIB réel par habitant. En second lieu, un relèvement progressif de l'âge effectif de la retraite qui porterait celui ci à 65 ans en 2015 ferait monter de près de 12 % en 2050 le PIB réel par habitant.

Ainsi, la prolongation de la vie active des Canadiens se solderait par une nette progression de leurs niveaux de vie. Quelles politiques pourraient inciter les Canadiens à travailler plus longtemps? Dans les recherches de l'IRC, on s'est attaché à l'incidence du régime public de retraites sur les décisions des Canadiens de prendre leur retraite et aux raisons motivant les départs à la retraite, volontaires ou non. On a également examiné les répercussions de l'évolution de la structure par âge et du vieillissement de la population active sur les institutions du marché du travail et les pratiques internes des entreprises en gestion des ressources humaines, ainsi qu'à leurs conséquences sur la prolongation de la vie active des travailleurs âgés.

Le régime de pension de l'État peut influer sur les décisions de retraite des gens par des effets de richesse et d'accumulation. Il y a effet de richesse si le régime public des retraites augmente le revenu accumulé par un individu au cours de sa vie, l'amenant ainsi à prendre sa retraite plus tôt. Par ailleurs, il y a effet d'accumulation si la valeur actualisée du revenu de retraite futur dépend de la date de la retraite. Ainsi, un travailleur sera fortement enclin à prendre sa retraite dès à présent si prolonger d'une année sa vie active diminue la valeur actualisée de ses futures prestations de retraite.

Milligan et Schirle (IRC-2006) ont examiné ce qu'apporte chacune des quatre composantes3 du régime de pension de l'État à ce double effet de richesse et d'accumulation. Ils ont calculé le revenu tiré de chaque composante par un « individu type » pour ensuite comparer les différences d'incitation lorsque varient le revenu d'un régime de retraite privé, les gains en carrière et leur continuité.

Leur analyse montre que le régime de pension de l'État est un facteur de désincitation au travail, bien que l'effet soit léger par rapport à d'autres pays industrialisés. Si chaque composante prise isolément influe dans une certaine mesure sur la décision de retraite, ce sont les interactions des composantes qui produisent certains des effets les plus marqués d'incitation à la retraite.

  • Si on a pour seule source de revenu le régime de pension de l'État, on a certains incitatifs au travail jusqu'à l'âge de 60 ans, mais on se trouve ensuite en situation de désincitation et l'effet est encore plus prononcé à l'âge de 65 ans.
  • Si le maintien de la vie active après 60 ans fait qu'on reçoit davantage du RPC ou de la RRQ par rajustement actuariel, chaque dollar de ce surcroît de RPC ou RRQ entraîne (dans le cas des gens admissibles au SRG) une diminution de 50 cents du revenu SRG après l'âge de 65 ans.

Comme les prestataires du SRG occupent le tiers inférieur de l'échelle de répartition des revenus chez les 65 ans et plus, il semblerait que la désincitation au travail est la plus forte dans le cas des aînés à faible revenu (et sans doute peu qualifiés), qui profiteraient sans doute le plus d'une prolongation de la vie active pour accroître leur revenu de retraite.

Milligan et Schirle (IRC-2006) ont aussi procédé à des simulations révélant que l'importance des facteurs de désincitation au travail du régime de pension de l'État varie selon les paramètres de ce système. Il reste que l'élimination de ces facteurs pourrait ne pas suffire à relever nettement le taux d'activité des travailleurs âgés. Il faut aussi dire que ces facteurs doivent être mis en balance avec le fait que le régime de pension de l'État combat la pauvreté en assurant aux personnes âgées à faible revenu une partie appréciable de leur revenu de retraite. On devrait donc songer en matière de politique publique à d'autres possibilités auxquelles les employeurs et les institutions du marché du travail pourraient prendre part.

Les régimes de retraite du secteur privé jouent un rôle déterminant dans la décision de retraite. Les employeurs peuvent se servir des caractéristiques de leurs régimes de pension agréés (RPA) pour encourager les travailleurs âgés à prendre leur retraite ou, au contraire, pour les garder au travail s'ils le désirent. Selon Gomez et Gunderson (IRC-2006a), ceux-ci pourraient réduire certains encouragements à la retraite anticipée dans leurs RPA. Ils pourraient également diminuer les désincitations pour les travailleurs qui retardent leur départ à la retraite. Par exemple, les RPA pourraient ne pas procéder au rajustement actuariel des prestations de retraite de ceux qui dépassent un certain âge ou un certain nombre d'années de service. Cela dit, il y a peut-être des limites à ce qu'on peut faire par un remaniement des RPA pour accroître l'activité chez les travailleurs âgés.

Gomez et Gunderson (IRC-2006b) ont examiné les conséquences à court et à long terme de l'évolution de la structure par âge sur les pratiques de gestion des ressources humaines en milieu de travail. À leur avis, les travailleurs âgés sont sans doute mieux adaptés aux emplois qu'ils occupent du point de vue des compétences et, d'ordinaire, ils demandent moins de supervision. Comparés aux travailleurs d'âge moyen assumant des responsabilités familiales, ils sont moins susceptibles, surtout ceux qui ont 65 ans et plus, de rechercher un emploi permanent (s'ils n'en ont pas déjà un) et plus susceptibles d'opter pour l'emploi atypique (emploi à temps partiel, travail indépendant, télétravail, etc.).

Les employeurs devront changer leur façon de gérer leurs ressources humaines, plus particulièrement leur manière de recruter des travailleurs et de les garder. Plus précisément, ils pourraient avoir à repenser leurs régimes habituels d'avancement à l'ancienneté. Là où les travailleurs âgés forment une grande partie des effectifs de l'entreprise, les régimes de rémunération et d'avancement à l'ancienneté peuvent perdre de leur attrait, mais comme les travailleurs ont le plus souvent des réserves au sujet d'un régime uniquement fondé sur le rendement et le mérite, les employeurs devraient aussi user de prudence au moment d'instituer de tels régimes.

Les régimes de travail flexibles pourraient être le meilleur moyen de garder les travailleurs âgés ou d'inciter les retraités à revenir sur le marché du travail. D'après Gomez et Gunderson (2006a), si les retraités disent avoir renoncé à la vie active, c'est avant tout qu'ils voulaient travailler moins d'heures par divers moyens, notamment l'emploi à temps partiel, la réduction de la semaine ou de la journée de travail et le prolongement des vacances.

Certaines dispositions des politiques et des programmes publics sont de nature à décourager l'adoption de tels régimes. À cause des plafonds applicables à leurs cotisations sociales par exemple, les employeurs jugent plus coûteux de réduire la journée ou la semaine de travail de leurs salariés.

En ce qui concerne les institutions du marché du travail, Gomez et Gunderson (IRC-2006a,b) font valoir que l'élimination par voie législative de la retraite obligatoire et de la discrimination en fonction de l'âge aiderait manifestement les employeurs à garder leurs travailleurs âgés. Sur les territoires où le code des droits de la personne permet encore des restrictions fondées sur l'âge, l'abolition des limites d'âge supprimerait la retraite obligatoire, sauf exception. Dans les secteurs de compétence qui imposent toujours la retraite obligatoire, son élimination volontaire serait une possibilité à envisager (cela devrait cependant être négocié avec les syndicats, le cas échéant). La suppression de la retraite obligatoire peut être une solution volontaire adaptée aux besoins de l'entreprise. Ainsi, les entreprises qui prévoient des pénuries de main-d'oeuvre qualifiée pourraient plus volontiers songer à éliminer la retraite obligatoire. En se fondant sur l'Enquête sociale générale de 2002, Gomez et Gunderson (IRC-2006a) signalent que 10,5 % seulement des gens auraient continué à travailler s'il n'y avait pas eu de politique de la retraite obligatoire. La suppression de la retraite obligatoire ne toucherait aujourd'hui qu'un petit nombre de travailleurs âgés, mais ce nombre augmentera, puisque, selon Gomez et Gunderson, les futures cohortes de travailleurs âgés sont plus susceptibles de vouloir prolonger leur vie active.

Pour la plupart, les options possibles pour enrayer les éléments de désincitation au travail ou maintenir en poste des travailleurs âgés peuvent conférer plus de souplesse au marché du travail et favoriser l'activité des travailleurs âgés désireux de poursuivre leur vie active. Il est difficile de chiffrer l'effet de ces changements de politique, mais ils visent généralement une faible proportion de travailleurs. Les pressions démographiques sont si fortes qu'elles ne suffiraient sans doute pas à compenser la baisse prévue de croissance de la population active, mais elles y contribueraient. De toute manière, ce qui permettra d'augmenter le plus le taux d'activité de ces travailleurs sera sans doute la hausse des salaires déterminée par la plus forte rareté relative du travail.

Les résultats de la recherche soulèvent des questions de politique

  • Une augmentation de la participation au marché du travail par les travailleurs âgés au Canada est possible puisque les taux de participation de ce groupe d'âge sont plus faibles que dans certains autres pays de l'OCDE. Les politiques devraient-elles viser à accroître la participation des travailleurs âgés ou à supprimer les obstacles au prolongement de leur vie active? Les moyens examinés ici visent à supprimer les obstacles à la participation sans faire de l'augmentation du taux de participation des travailleurs âgés un objectif stratégique.
  • Le régime public des retraites au Canada comporte une incitation à la retraite anticipée et une désincitation au travail après l'âge de 65 ans. L'effet le plus marqué de désincitation au travail est dû aux dispositions de récupération du régime du SRG (et l'interaction de ces dispositions et des prestations du RPC ou de la RRQ) qui touchent avant tout les personnes à faible revenu. Devrait-on songer à des façons de réduire ce facteur de désincitation au travail (en soustrayant, par exemple, le revenu gagné à ces dispositions)?
  • Les prestataires du SRG appartiennent surtout à des groupes de travailleurs peu qualifiés. Dans le cas des travailleurs hautement qualifiés, l'effet de désincitation du régime public des retraites est faible. Y-a-t-il des stratégies comme celle des régimes de travail flexibles qui pourraient amener les travailleurs hautement qualifiés à prolonger leur vie active?
  • Les employeurs ont recouru aux retraites anticipées pour réduire leurs effectifs, ce qui s'est traduit dans bien des cas par un mouvement de retrait du marché du travail. De plus, les RPA ont souvent pour effet de décourager les employés à poursuivre leur emploi après 65 ans. On pourrait réaménager les RPA pour inciter les gens à prolonger leur participation au marché du travail. Les politiques publiques devraient-elles favoriser une restructuration des RPA afin d'accroître l'activité des travailleurs âgés? Quels sont les changements susceptibles de produire un tel effet?
  • Les employeurs devront peut-être apporter d'importants changements d'ordre organisationnel pour le recrutement et le maintien en poste des travailleurs âgés. Ils peuvent notamment accroître les possibilités d'emploi une partie de la semaine ou de l'année. Les politiques devraient-elles viser au soutien de tels changements organisationnels en fonction d'une main-d'oeuvre qui vieillit et, si oui, quels devraient être les domaines prioritaires d'intervention?

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5. Vieillissement de la population, développement des compétences et capital humain

Les compétences varient selon l'âge : certaines se conservent ou s'améliorent et d'autres décroissent ou se dégradent. L'investissement en compétences est plus grand chez les jeunes travailleurs que chez les travailleurs âgés. Quelles sont les conséquences d'une augmentation de la proportion de travailleurs âgés en ce qui concerne les compétences et la propension à la formation? Une main-d'oeuvre plus âgée aura t elle la capacité et la souplesse voulues pour procéder aux adaptations qu'exige une économie du savoir dont le rythme s'accélère?

Les études psychologiques et économiques passées en revue par Kuhn (IRC-2005) sur l'acquisition et la dégradation des compétences semblent indiquer que le type et le niveau de compétences varient bel et bien selon qu'il s'agit de jeunes travailleurs ou de travailleurs âgés. Dans l'ensemble, le rendement diminue avec l'âge dans bien des tâches mentales (tâches qui, par exemple, demandent de la rapidité ou le traitement d'une information abondante) et cette perte de rendement semble avoir des fondements biologiques comme la perte de rendement physique. Le taux de décroissance n'est cependant pas prédéterminé biologiquement. Il varie selon des caractéristiques comme le sexe, l'état de santé et l'éducation. Les capacités verbales et certaines « compétences générales » comme la sagesse et le leadership paraissent moins en corrélation avec l'âge.

  • La faculté d'acquisition de nouvelles connaissances décroît peut-être avec l'âge, mais les gens plus âgés ont déjà des connaissances accumulées qui demeurent en croissance tant qu'ils continuent à apprendre.
  • Les travailleurs âgés présentent aussi une meilleure qualité d'appariement compétence-emploi, un facteur contribuant à leur productivité. En revanche, une meilleure qualité d'appariement et une dépendance à l'égard des connaissances accumulées pourraient signifier qu'une main-d'oeuvre plus âgée est plus vulnérable aux chocs du commerce ou de la technologie.

Toutefois, selon Kuhn, les récentes cohortes de travailleurs âgés (qui sont plus en santé et plus instruites et qui sont plus habituées à l'insécurité professionnelle) pourraient déjà être moins vulnérables aux chocs économiques que les cohortes qui les ont précédées. Il indique aussi que l'horizon de vie plus rapproché de ces travailleurs est en fait l'occasion pour eux d'investir dans l'acquisition de compétences « risquées ».

Cette dernière indication offre un argument original pour l'élimination des entraves institutionnelles à une formation devant permettre aux travailleurs âgés de demeurer ou de retourner sur le marché du travail. Ceux ci seraient sans doute bien placés pour répondre à une demande soudaine et peut-être passagère de connaissances ou de compétences déterminées, ayant au départ moins à perdre à combler cette demande.

Il y a encore beaucoup à apprendre des compétences qui interviennent dans le processus d'innovation et, en particulier, de leur relation avec l'âge. Dans le processus d'innovation, la diffusion, l'adoption et l'adaptation de nouvelles technologies et la commercialisation de produits et de services nouveaux tiennent une grande place. L'expérience constitue un facteur essentiel dans ces aspects de l'innovation, et les travailleurs âgés pourraient avoir un grand rôle à jouer en raison de leur plus grande expérience. Si les jeunes travailleurs ont l'avantage au stade de l'invention du processus d'innovation, les travailleurs âgés peuvent néanmoins apporter une contribution de taille, puisque ce stade comporte souvent un travail d'équipe qui compte parmi les atouts de la main-d'oeuvre plus âgée.

On juge généralement que non seulement les compétences et les capacités, mais aussi la productivité subissent l'influence de l'âge, ce qui soulève des questions au sujet des coûts possibles du vieillissement de la population active. Cette inquiétude est en partie suscitée par les études qui révèlent que les travailleurs âgés reçoivent des salaires supérieurs à la moyenne qui ne peuvent s'expliquer par une productivité supérieure. Ainsi, ces travailleurs coûteraient plus que la production qu'ils contribuent aux employeurs. D'autres études n'accréditent cependant pas cette thèse.

À l'aide des données de l'Enquête sur le milieu de travail et les employés (EMTE) de Statistique Canada, Dostie (IRC-2006) a examiné les différences de salaires et de productivité4 entre trois groupes d'âge, ceux des moins de 35 ans, des 35 à 54 ans et des 55 ans et plus. Les résultats combinés révèlent que tant les salaires que la productivité culminent dans le groupe d'âge intermédiaire (35 à 54 ans) et décroissent par la suite. Si on distingue en plus les groupes d'âge par le sexe et l'éducation, le tableau est contrasté. Pour les femmes et les hommes de 55 ans et plus possédant une scolarité inférieure aux études universitaires, la productivité ne diminue pas vraiment. Pour les femmes et les hommes de 55 ans et plus possédant un diplôme universitaire, la productivité diminue; alors que le salaire des hommes ne diminue pas, celui des femmes diminue d'une proportion moindre que la baisse de leur productivité. À cause des limites des données disponibles, on doit user de circonspection dans les conclusions à tirer.

  • Les résultats de Dostie indiquent que le vieillissement de la population active peut avoir une certaine incidence sur la productivité des entreprises canadiennes en raison de la baisse de la productivité des travailleurs âgés titulaires d'un diplôme universitaire.

On considère généralement le rendement attendu de l'éducation comme un facteur important dans la décision de s'inscrire aux études supérieures ou de suivre une formation. Si la croissance de la population active ralentit, que les ressources humaines se font plus rares et que la demande de travailleurs hautement qualifiés évolue à la hausse, l'avantage salarial lié à une scolarisation supérieure est susceptible de s'accroître. Est-ce de nature à encourager les jeunes cohortes à investir davantage en formation de capital humain, ce qui devrait aider à compenser dans une certaine mesure la perte de croissance de la population active avec les effets à prévoir sur la productivité?

À l'aide d'un modèle EGC, Fougère et coll. (IRC-2006) ont examiné en quoi le vieillissement de la population pourrait influer sur la façon dont les gens partagent leur temps entre l'éducation, le travail et les loisirs et sur la manière dont ces décisions de partage du temps pourraient agir sur l'économie au cours des prochaines décennies.

  • Leurs résultats révèlent que les décisions relatives à l'emploi du temps des jeunes cohortes présentes et futures changeront progressivement avec une augmentation appréciable du temps consacré à l'éducation à un jeune âge et une diminution correspondante du temps consacré au travail par les jeunes.5

Cette moindre offre de travail des jeunes réduit initialement la capacité de production de l'économie canadienne et aggrave les effets du vieillissement de la population. À l'âge mûr cependant, les cohortes plus instruites affectent plus de leur temps au travail et mènent aussi une vie active plus longtemps.

  • À plus long terme (horizon de 30 ans et plus), les investissements initiaux en éducation contribueraient à une augmentation de la capacité de production par un gain de main-d'oeuvre qualifiée et à la diminution du coût économique du vieillissement de la population.

Les gouvernements pourraient avoir un rôle important à jouer dans la promotion de l'éducation, puisque certains jeunes mal informés pourraient ignorer que la rétribution de l'éducation est susceptible de s'accroître.

Il reste que la promotion de l'accession aux études supérieures pourrait ne pas suffire et que l'avantage salarial procuré pourrait ne pas mener à une hausse de la proportion des jeunes qui poursuivent des études supérieures. D'après Fortin et Lemieux (IRC-2006), d'autres facteurs peuvent être d'un poids déterminant dans ces décisions. À l'aide des données des recensements de 1981 à 2001, ils montrent que le rendement de la fréquentation universitaire a augmenté chez les hommes de 1995 à 2000. En supposant que la demande de travailleurs de sexe masculin ayant fait des études universitaires continuera à croître au rythme observé de 1980 à 2000, ils prévoient aussi une progression du taux de rendement de la scolarisation universitaire au cours des 10 à 20 prochaines années. Ce taux était plus élevé par le passé chez les femmes que chez les hommes et devrait rester relativement constant.

Fortin et Lemieux ont également constaté que l'avantage salarial de la scolarité universitaire n'était pas un facteur déterminant des taux d'inscription à l'université de 1980 à 2000. Ces taux subissaient plutôt l'influence de la taille des cohortes d'âge universitaire et des politiques de l'éducation (financement des établissements d'enseignement supérieur et frais de scolarité).

Selon les auteurs, ces facteurs expliqueraient pourquoi les niveaux de scolarité des cohortes les plus nombreuses du « baby-boom » ont stagné par rapport à ceux des cohortes antérieures. Même si plus de jeunes désiraient tirer parti du rendement croissant des études universitaires, le taux de fréquentation de l'université ne s'élèvera sans doute pas si le système d'éducation n'a pas accru sa capacité d'accueil.

Ainsi, il faudrait des investissements abondants et soutenus pour qu'une proportion de plus en plus grande de jeunes reçoivent une formation universitaire.6 Les investissements destinés à augmenter la capacité d'accueil des établissements d'enseignement postsecondaire devraient s'allier à des politiques visant à cultiver la propension des jeunes à s'inscrire aux études supérieures.

Les résultats de la recherche soulèvent des questions de politique

  • Comment les politiques à l'égard des compétences et du marché du travail peuvent-elles tirer parti des compétences générales qui sont supérieures chez les travailleurs âgés pour améliorer les résultats du Canada en matière d'innovation et de productivité? Quelles politiques aideraient à enrichir les compétences dans les domaines liés à l'innovation et à la productivité où les travailleurs âgés sont plus faibles?
  • Parmi les moyens à mettre en oeuvre pour enrichir les compétences liées à l'innovation et à la productivité, une possibilité évidente est d'accroître les compétences des jeunes qui entrent sur le marché du travail. D'après les résultats de la recherche, le vieillissement de la population rendra les jeunes plus enclins à investir en capital humain, mais pour que cela se fasse, il est également essentiel qu'on dispose du nombre voulu de places dans les établissements d'enseignement. Comment et dans quelle mesure les politiques devraient-elles viser à augmenter les services d'enseignement postsecondaire? Sur quels niveaux d'éducation postsecondaire devrait-on insister?
  • Une autre source possible de compétences est l'accroissement de l'investissement des gens qui se trouvent déjà sur le marché du travail. Comment et dans quelle mesure les politiques devraient-elles favoriser l'investissement en compétences de ces gens? Devrait-on mettre l'accent sur la participation aux études postsecondaires ou à une formation spécialisée?

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6. Conséquences sur le plan des politiques et conclusion

Le vieillissement de la population et de la main d'oeuvre exercera une profonde influence sur l'économie canadienne dans une grande diversité de domaines. Le public et les décideurs sont déjà conscients de certains de ces effets (sur le financement des régimes de retraite du secteur public et sur la demande de services de santé, par exemple). On s'est moins intéressé à certains autres effets importants.

Parmi ceux-ci, on retrouve le défi que présente le vieillissement de la population pour la capacité du Canada à fournir les compétences nécessaires à l'édification d'une économie de plus en plus novatrice et productive. Le présent document a récapitulé les résultats des recherches consacrées par l'IRC à ce thème ainsi que les questions de politique que soulèvent ces résultats.

Le premier axe de recherche dont il a été question était celui de la modélisation de l'incidence du vieillissement de la population sur le marché du travail et des politiques pouvant contrer certains effets de ce vieillissement. Les résultats de cette recherche font ressortir la nécessité de maintenir, voire d'améliorer la croissance de la productivité pour que les niveaux de vie continuent à s'élever malgré le vieillissement de la population et de la main-d'oeuvre. En enrichissant encore plus les compétences des travailleurs canadiens, on peut largement contribuer à l'accroissement de la productivité et à la croissance des niveaux de vie. Un certain nombre de questions de politique liées au maintien et au relèvement des investissements en compétences sont abordées ci-après.

Les effets du vieillissement de la population ne seront pas les mêmes sur tous les marchés du travail. Les résultats de la modélisation indiquent que ce vieillissement tendra à accentuer les disparités régionales au Canada et que la population vieillira le plus rapidement dans les régions plus pauvres, d'où probablement des pressions plus vives pouvant mener à des transferts interrégionaux.

En général, le vieillissement de la population devrait rendre le travail plus rare par rapport au capital avec pour conséquence une hausse des taux salariaux par rapport à la rétribution du capital. Les marchés du travail sectoriels et professionnels où les salaires devraient connaître une progression des plus rapides se trouvent dans le secteur de la santé à cause de la demande croissante de services de santé. Ajoutons que la demande qui s'attache à ces services montera plus rapidement dans les régions plus pauvres, qui trouveront peut-être de plus en plus difficile de rivaliser pour l'obtention de travailleurs qualifiés, surtout dans le domaine de la santé.

On voit souvent l'immigration comme un remède possible au vieillissement de la population. Les résultats de modélisation nous disent que deux conditions doivent être réunies pour que l'immigration ait une incidence positive sur les niveaux de vie. D'abord, les immigrants doivent être hautement qualifiés. Un apport d'immigrants peu qualifiés ne contribuerait pas à élever les niveaux de vie. En second lieu, les immigrants hautement qualifiés doivent posséder les compétences en demande sur les marchés du travail au Canada. S'ils manquent de compétence linguistique ou si leurs qualités professionnelles correspondent mal aux besoins des employeurs canadiens, même eux ne pourront contribuer à hausser les niveaux de vie au pays.

Un plus grand apport d 'immigrants qualifiés pourrait avoir pour effet de diminuer la rétribution de l'investissement en compétences que consentent les travailleurs nés au Canada et, par conséquent, la disponibilité de compétences en provenance de ce groupe. De plus, si les tendances actuelles des choix des immigrants en matière de lieux d'établissement devaient se maintenir, la dépendance à l'égard des immigrants qualifiés risquerait d'accroître les inégalités régionales.

Si chaque Canadien-et chaque Canadien hautement qualifié en particulier- prolongeait sa vie active, l'effet sur les niveaux de vie serait marqué, dans un contexte de vieillissement de la population. Au niveau de la participation au marché du travail des hommes d'un âge plus avancé, la tendance a été à la retraite anticipée au cours des dernières décennies, bien que le mouvement se soit inversé ces dernières années.

Y-a-t-il des entraves à la prolongation de la vie active qui pourraient être éliminées ou atténuées par des initiatives de politique publique? Les recherches de l'IRC indiquent que le régime de pension de l'État produit l'effet le plus marqué de désincitation au travail chez les gens qui reçoivent ou recevront le SRG. Les travailleurs qualifiés ne seront sans doute pas nombreux dans ce groupe. En fait, les travailleurs qualifiés devraient tirer une grande partie de leur revenu de sources autres que ce régime et, dans ces circonstances, la désincitation à la prolongation de la vie active due au système public de revenu de retraite demeure faible.

L'adoption de régimes souples qui permettent le travail une partie de la semaine ou de l'année pourrait aider à garder les travailleurs qualifiés plus âgés sur le marché du travail. Comme le coût du travail augmente avec le vieillissement de la population, les employeurs adapteront sans doute leurs pratiques d'emploi pour garder les travailleurs âgés.

Il y a des obstacles à une plus grande adoption de régimes de travail flexibles qui pourraient être écartés par des initiatives de politique publique : âge de la retraite obligatoire, les restrictions relatives au cumul de prestations de retraite et d'un revenu d'emploi du même employeur, les régimes contributifs qui augmentent le coût de l'embauche de travailleurs pour une partie de la semaine ou de l'année, etc.

Une main-d'oeuvre plus âgée sera t elle moins qualifiée, moins productive, moins novatrice? Les recherches de l'IRC semblent indiquer que tel ne sera pas le cas, même si une étude montre une diminution de la productivité des travailleurs âgés titulaires d'un diplôme universitaire. La composition des compétences disponibles est susceptible de changer en raison du vieillissement de la population active. Les recherches montrent que certaines capacités physiques et cognitives décroissent avec l'âge. Le phénomène est sans doute lié à une diminution avec l'âge du rythme d'acquisition de nouvelles compétences par les gens, mais les travailleurs âgés auront déjà accumulé une foule de compétences au long de leur vie active. Ils pourraient présenter relativement plus de compétences générales et moins de compétences techniques que les travailleurs plus jeunes, mais ces deux catégories de compétences ont leur importance dans l'innovation et la croissance de la productivité.

Avec des cohortes moins nombreuses de jeunes qui entrent sur le marché du travail par rapport à la taille de la main-d'oeuvre en place, le degré d'investissement en compétences de ces jeunes sera un grand déterminant des disponibilités en compétences dans l'économie canadienne. La progression des salaires réels due au vieillissement favorisera un surcroît d'investissement de ces mêmes jeunes dans l'enrichissement de leurs compétences.

Les recherches de l'IRC semblent toutefois indiquer que les niveaux de compétence des nouveaux venus sur le marché du travail dépendent au premier chef de la capacité d'accueil du système d'enseignement postsecondaire. Ainsi, la politique d'enseignement postsecondaire déterminera au plus haut point dans quelle mesure l'enrichissement des compétences des cohortes de nouveaux actifs compensera leur taille relative plus petite du fait du vieillissement de la population.

La formation des cohortes qui se trouvent déjà sur le marché du travail deviendra sans doute une source de plus en plus importante de compétences pour l'économie du pays. Un rôle important pour les gouvernements est de soutenir l'adoption de stratégies de développement des compétences et de méthodes de formation qui se distinguent par leur utilité et leur efficacité dans le cas d'une main-d'oeuvre qui vieillit. De même, il y a lieu de promouvoir l'adoption de stratégies et de méthodes semblables par les institutions et les employeurs. Dans un autre thème de recherche de l'IRC, on examine les facteurs qui influent sur les décisions des travailleurs et des employeurs en matière de formation.

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Bibliographie

Documents de travail de l'IRC

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Autres

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N.B. Dans cette publication, la forme masculine désigne tant les femmes que les hommes.

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1. Dans le scénario où on suppose une augmentation du taux de croissance de la scolarisation, la proportion des 15 ans et plus ayant fait des études universitaires serait de 42,7 % en 2051 comparativement à 31,4 % dans le scénario de référence.

2. C'est un résultat confirmé par Borjas (2005), qui constate que, aux États-Unis, une augmentation de l'offre de titulaires d'un doctorat à cause de l'immigration a nettement diminué les salaires des travailleurs en situation de concurrence.

3. Régime de pensions du Canada (RPC)/Régie des rentes du Québec (RRQ), Sécurité de la vieillesse (SV), supplément de revenu garanti (SRG) et allocation au conjoint (AC).

4. On évalue la productivité des employés par l'estimation d'une fonction de production des entreprises où le stock de capital fait l'objet d'une imputation par la moyenne de l'industrie.

5. Dans le cas des travailleurs hautement qualifiés, le temps consacré à l'éducation par les 17 à 20 ans devrait, selon les prévisions, s'accroître de 2002 à 2038 pour ensuite décroître, alors que le temps correspondant des 21 à 24 ans augmenterait, lui, de 2010 à 2050.

6. Pour soutenir la croissance relative de l'offre de travailleurs de formation universitaire observée pour les cohortes nées entre 1916 et 1980 (une visée ambitieuse si on considère les tendances récentes plus modestes), le nombre de places à l'université devrait, d'après les simulations, augmenter de 7 500 par an de 2000 à 2010 et de 10 000 par an de 2010 à 2020. Les simulations indiquent aussi que l'objectif est réalisable avec des hausses annuelles de 2 % des niveaux tant de frais de scolarité que de financement en valeur réelle.

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